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Critiques / Théâtre

Les Années d’Annie Ernaux

par Corinne Denailles

Le tourbillon de la vie

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Quelle belle équipe que celle-là : Annie Ernaux, un auteur rare à l’écriture exceptionnelle, Jeanne Champagne, un metteur en scène singulier qui construit une véritable œuvre depuis des années (sans jeu de mots) selon quelques lignes de forces dont la plus importante est la mise en scène de textes littéraires, généralement féminins, dont elle explore l’univers en profondeur, et plus précisément le féminisme, et une fidélité à quelques comédiens ; Denis Léger Milhau, un acteur tout en nuances et en sobriété qu’on ne voie pas assez souvent, Agathe Molière, qui tenait un rôle complexe et attachant dans Eden cinéma (2010) mis en scène par Jeanne Champagne ainsi que sa complice Tania Torrens qui a interprété Duras sous sa direction et ici prête sa voix au spectacle.

Les Années d’Annie Ernaux est un texte un peu atypique dans son œuvre en ceci que, si elle s’ancre toujours dans son expérience personnelle, cette fois, elle raconte son histoire singulière tout en nous conduisant à travers les événements qui ont fait les Trente Glorieuses ; elle invente la fiction documentaire à travers le filtre de sa propre histoire et conjugue mémoire individuelle et mémoire collective dans un kaléidoscope de souvenirs. Jeanne Champagne a su transposer théâtralement ce double point de vue qu’elle distribue à deux acteurs. Agathe Molière est évidemment Annie ; le personnage qui dit « je » et qu’on voit grandir de l’enfant de la campagne des années 1950 à la jeune fille en hypokhâgne, militante féministe dans les années 1970. La comédienne est bluffante en petite fille au physique ingrat, mal fagotée, le cheveu raide tenu par une pauvre pince, puis en ado torturée par sa sexualité naissante, puis en jeune professeure, jupe droite, ballerine et col Claudine, qui découvre avec une joie étonnée et ravie la révolution de 68. Elle raconte la vie difficile de son enfance dans le contexte de l’après-guerre, puis de la guerre d’Algérie, dans une famille de « bons Français » qui ignore tout des horreurs de ces guerres et ne se préoccupe que du quand dira-t-on dans leur petite ville. Sur le tréteau où elle évolue, s’accumulent au fil du spectacle les objets emblématiques de ces années-là qui finissent par constituer une sorte de nature morte symbolique d’une époque qui voit naître la société de consommation. Clément Léger Milhau est un chef d’orchestre facétieux qui, muni de sa baguette, commente les photos de famille projetées, accompagne la chanson de la petite à la flûte à bec, ou traversière, chante les airs d’époque avec un joli grain de voix aussi bien que les publicités radiophoniques, ou se lance dans un rock endiablé avec une partenaire imaginaire ; il représente le versant documentaire du spectacle avec une distance espiègle et impertinente.

Dans la mise en scène de Jeanne Champagne tout fait images, de famille ou d’archives, la guerre d’Algérie, les manifestations de 68, Bardot dans Et Dieu créa la femme, la voiture, nouvelle icône de la modernité, les barres HLM, tous les signes du Dieu progrès se succèdent sur un très grand écran en fond de scène, dotés d’une vraie fonction documentaire. En même temps, elle valorise la dimension éminemment littéraire du texte d’Annie Ernaux qui évoque un peu le rapport au monde de Georges Perec, obsédé lui aussi par la trace qu’on laisse.
Jeanne Champagne a choisi de se concentrer sur la première partie du texte et son spectacle s’achève sur les images fortes et graves de la manifestation du MLF où l’on entend l’hymne écrit sur l’air du Chant des marais et qui dit en substance : « Debout femmes esclaves et brisons nos entraves, debout, debout, debout ».
Un spectacle ingénieux, chaleureux, émouvant, doté d’un esprit de finesse admirable et de beaucoup d’humour qui nous entraîne dans un tourbillon de mots et d’images, un miroir promené le long du chemin de nos vies qui nous invite à penser nos avenirs. Un spectacle qui mériterait une longue carrière.

Les Années d’Annie Ernaux, adaptation et mise en scène Jeanne Champagne ; avec Denis Léger Milhau, Agathe Molière et la voix enregistrée de Tania Torrens ; scénographie Gérard Didier ; son, Bernard Vallery ; images, Benoît Simon ; images d’archives, Association Carole Roussopoulos, INA, CNDP ; lumières, Virginie Watrinet. Avignon du 6 au 29 juillet 2018 au Petit Louvre à 10h50. Durée : 1h20.

photo Benoîte Fanton

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