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Le post-scriptum de Joël Jouanneau

par Michel Strulovici

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Cela peut s’appeler un coup de foudre, de celui qui bouscule les certitudes, les serments, en l’espace d’une lecture. C’est ce qu’a ressenti, « subi » Joël Jouanneau, volontairement « retiré » de la profession de metteur en scène dans son village de Port-Louis. Depuis six ans, il avait disparu de nos scènes, celui qui en anima tant, avec talent, pendant trente ans : « Je m’étais promis d’arrêter à 65 ans pour regarder ma femme peindre, elle qui m’a si longtemps et patiemment attendu. Je voulais faire aussi l’expérience de l’écriture, en dehors de la mise en scène. Et puis j’ai repris à Port-Louis, en Bretagne où j’habite, mon activité de théâtre amateur que j’ai pratiquée dans ma jeunesse pendant vingt ans. » Ce repli choisi s’exerce dans une ancienne poudrière que Joël Jouanneau a baptisée « l’atelier éphémère ». Beckett, un de ses auteurs de prédilection, aurait pu ainsi définir lapidairement la vie.

Retour éphémère

Pour ce retour sous la lumière des projecteurs, cet auteur-metteur en scène qui possède l’art particulier de nous faire voyager en enfance, a eu besoin d un « petit miracle » comme il le définit : « Ça a été le roman Ronce-Rose d’Eric Chevillard. Je trouve en cet auteur une langue, une fantaisie tout à fait singulière. » Ronce-Rose conte l’histoire d’une fillette qui, lasse d’attendre le retour de son père, Machefer, et de son ami, Brut, que nous devinerons braqueurs de banque, décide de partir à leur recherche de par le monde : « Il s’agit d’un drame initiatique. Je suis passionné par l’initiation, l’apprentissage. J’y retrouve Walser et Les Enfants Tanner. Il ne s’agit plus du roman d’apprentissage à la Jack London ou à la Dickens, où les étapes doivent être franchies pour arriver à un but. Il s’agit ici, comme dans Beckett, de l’attente de la mort. »
Une autre raison explique ce coup de coeur de Joël Jouanneau et l’impérieuse nécessité de « montrer » ce texte. Il n’est pas sans rappeler, comme en écho, la langue de son Bourrichon, comédie rurale, présenté sous les étoiles d’Avignon au Festival, en 1989, et celle de Mamie Ouate en Papoâsie, comédie insulaire, écrite l’année suivante. « J’ai pensé, en lisant Ronce-Rose à Oh, les beaux jours de Beckett. Il est vrai qu’entre tous ces textes, il y a quelque chose de ce difficile passage à la maturité où on prend conscience que la boule de neige de l’enfance peut brûler les doigts. C’est cette brûlure que j’ai toujours cherché à atteindre dans mes écrits. »

La langue est première

Joël Jouanneau affirme qu’avec ce Ronce-Rose, « il ne s’agit pas du tout d’un retour à la mise en scène. Je pense que j’avais envie de donner en partage ce texte. Pour moi, la langue est première. J’aime ce moment du Minetti de Thomas Bernhard, que j’ai mis en scène, où le personnage parle du théâtre comme d’un combat opposant l’acteur à l’auteur. L’acteur doit anéantir l’auteur qui, lui, doit anéantir l’acteur. J’ai essayé de travailler avec des comédiens qui savent « dépouiller » un texte, comme ma mère, à la campagne, retournait la peau des lapins pour cuisiner nos repas. Je pense qu’un acteur doit être à même d’accomplir cela, au point que l’on voit le squelette du texte, ce qui s’y cache.
J’ai eu la chance de travailler Ronce-Rose avec Anne Caillère, une de mes anciennes élèves du Conservatoire du Théâtre National de Strasbourg. Je lui ai confié le livre en lui disant qu’il avait été écrit pour elle. C’est pour moi une comédienne d’exception, elle sait qu’il faut parfois savoir commencer par incarner une langue si l’on veut incarner un personnage. J’ai eu le sentiment durant les répétitions de retrouver l’enchantement de mes rencontres en solo avec David Warrilow ou Jean-Quentin Châtelain. »

Je suis un débiteur heureux

Cette priorité accordée à la langue, ce désir de n’ « être qu’un passeur de texte » lui a fait mettre de côté les questions liées à la lumière et au décor. « A un moment donné j’ai senti la nécessité de tout épurer. Avec Ronce-Rose nous n’avons que les mots, pas d’accessoires sur le plateau sinon, une chaise, un sac et deux craies. C’est ainsi que nous trouvons la pureté de l’émotion. » Joël Jouanneau cite cette phrase de Simon Tanner (à la fin du texte de Walser) : « Je suis un débiteur heureux » qui, dit-il, a changé son rapport à l’existence. « Ainsi je suis passé du ressentiment, j’avais vécu des choses difficiles dans mon enfance et j’ai compris que grâce à des créateurs comme Beckett, Walser ou Chevillard, j’étais là pour la beauté du geste, pour un remerciement au vivant. »
On peut admirer pour quelques représentations au Théâtre du Nord, la force de cette beauté qui s’affronte aux malheurs du monde.

Théâtre du Nord, du 21 au 25 novembre
Paris, Théâtre ouvert, Festival Focus, les 27 et 28 novembre
Théâtre de Lorient, du 9 au 12 janvier 2019
Saint Brieuc La passerelle, le 29 janvier

© Joël Jouanneau, Mario del Curto
© Anne Caillère, Ronce Rose, Simon Gosselin

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