Avignon, Théâtre des Lucioles

Le mot « progrès » dans la bouche de ma mère sonnait terriblement faux

Morts sans sépulture

Le mot « progrès » dans la bouche de ma mère sonnait terriblement faux

Quelque part, en ex-Yougoslavie, un vieil homme creuse inlassablement la terre dans la forêt voisine à la recherche du corps de son fils pour que sa femme puisse enfin faire son deuil. Antigone nous l’a appris, nos morts ont besoin d’une sépulture pour leur repos et celui des vivants. A force de creuser, il déterre des quantités de cadavres, victimes d’anciennes guerres européennes. On dirait que personne ne veut mourir chez soi, s’étonne-t-il. Le couple survit grâce à l’argent que leur envoie leur fille ; argent durement gagné sur les trottoirs de la région parisienne où elle subit humiliations et insultes racistes.

L’épisode de la fille (Paméla Ravassard) est montré en contrepoint, sur un écran vidéo ; la séquence aurait d’ailleurs gagné à être raccourcie. Le metteur en scène Henri Dalem signe une belle mise en scène qui prendrait plus de force si l’action était recentrée dans un espace plus réduit. Il a masqué le vieux couple ; pauvrement vêtu, leur visage n’exprime plus rien, seuls leurs corps parlent et de manière très expressive ; par un procédé d’amplification sous les masques, les voix sont parfois modifiées, la respiration d’une présence poignante. Pour traduire le caractère de chacun, l’homme est interprété par une femme et la femme par un homme, Paméla Ravassard et Laurent Labruyère, tous deux excellents. Lui, fragile, dont on croirait que l’existence est suspendue à un fil ténu, est mû par une force intérieure qui lui ferait retourner la terre de la forêt entière pour trouver la paix. Ils sont les porte-parole anonymes des victimes de tous les conflits. Ce couple masqué est une belle réussite théâtrale à tous points de vue. Les voisins (Emilie Bouruet-Aubertot et Sébastien Libessart, en alternance avec Alban Aumard) représentent les profiteurs qui font de l’argent sur le dos de la guerre et des victimes. L’opposition entre les deux couples est saisissante.

Opulents, bien nourris, portant des vêtements voyants, faussement aimables, les voisins cherchent toutes les occasions de gagner de l’argent sous prétexte de rendre service ; leur meilleure trouvaille est la vente des crânes trouvés dans leur terrain. Matéi Visniec, bien connu pour sa plume politique trempée dans l’acide et l’humour, élargit le propos à partir d’une histoire locale. Peut-on reconstruire un pays sur un charnier ? Mais aucune réflexion didactique ici, au contraire ; dans une ambiance étrange, sépulcrale et onirique, conçue par Guillaume de Smeytere et Remi Saintot, les morts dialoguent normalement avec les vivants, cherchant ensemble le chemin de l’avenir dans l’obscurité d’une forêt profonde.

Le mot « progrès » dans la bouche de ma mère sonnait terriblement faux de Matéi Visniec ; mise en scène, masques et scénographie, Henri Dalem ; Lumières, Guillaume de Smeytere et Rémi Saintot ; vidéo : Virgile Pons. Avec Emilie Bouruet-Aubertot, Pamela Ravassar, Laurent Labruyère, Garlan Le Martelot, Sébastien Libessart. Au Théâtre des Lucioles, jusqu’au 28 juillet à 13h30. Durée : 1h30. Résa : 04 90 14 05 51.
Texte publié aux éditions Lansman.

Photo David Kruger

A propos de l'auteur
Corinne Denailles
Corinne Denailles

Professeur de lettres ; a travaille dans le secteur de l’édition pédagogique dans le cadre de l’Education nationale. A collaboré comme critique théâtrale à divers journaux (Politis, Passage, Journal du théâtre, Zurban) et revue (Du théâtre,...

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