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Le Théâtre de Sartrouville et ses Odyssées en Yvelines

par Dominique Darzacq

Une 10ème édition réussie et droite dans ses objectifs

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Porter haut la création théâtrale pour l’enfance et la jeunesse et en irriguer le département dans la diversité de sa géographie et de sa sociologie de façon à ce que tous les enfants du département, où qu’ils soient, aient accès au meilleur du théâtre d’aujourd’hui, tel fut et reste le fondement de cette Biennale créée en 1997 et manifestation phare du Théâtre de Sartrouville que dirige aujourd’hui Sylvain Maurice.

C’est donc de lycées en bibliothèques, de quartiers sensibles en villages, de tréteaux en théâtres que se déploient les six créations originales et 200 représentations d’une programmation bien pensée, ouverte à la pluralité des formes et qui mixte théâtre d’objets et excellence du jeu des comédiens. Parmi ceux-ci, léger dans sa forme mais profond dans ses visées « Elle pas princesse, lui pas héros ».
Elle, Leïli, élevée à la campagne et à la dure par une mère fantasque, est astucieuse, débrouillarde, aime chasser, mettre du gel dans ses cheveux, préfère les chaussures de rando aux ballerines. Lui, Nils, timide et taiseux, les cheveux longs, pas très costaud, préfère aller dans les parcs les jours de pluie regarder les escargots sortir leurs cornes que de mettre des coups de pied dans un ballon. Deux têtes de turc assis sur le même banc à l’école et qui de prime abord se détestent mais qui deviendront à jamais inséparables à la faveur d’un jeu de piste où, se révélant l’un à l’autre, ils se découvrent complémentaires.
Pour ce spectacle articulé à partir de deux monologues, les spectateurs sont répartis en deux groupes auxquels séparément et alternativement Leïli (Delphine Léonard) et Nils (Jonathan Heckel) livrent chacun leur version de l’histoire. Deux expériences mises en effet miroir et qui à la manière des contes nous disent que grandir n’est pas forcément de la tarte. Qu’il faut savoir se débrouiller avec le regard des autres et les rêves des parents quand on ne correspond pas tout à fait à leurs normes. Une histoire qui joue et déjoue avec humour et malice les idées reçues, racontée simplement avec juste quelques dessins et objets. Une réussite absolue qui doit tout à l’intelligence et la délicatesse du texte de Magali Mougel, de la mise en œuvre de Johanny Bert et du jeu des comédiens. Imaginé pour les enfants à partir de sept ans, ce spectacle a aussi bien des choses à dire aux parents qui les accompagneront.

Imaginé et conçu par Aurélie Morin pour les enfants de six ans, «  Le Cantique des oiseaux » mêle danse et théâtre d’ombres et raconte comment des milliers d’oiseaux en quête d’un être suprême traversent moult paysages et dangers, risquent de perdre leur âme avant de découvrir que ce qu’ils cherchent n’est autre qu’eux-mêmes. Cette épopée, écrite au XIIème siècle par le poète persan Farid Al-Din Attard, inspira Peter Brook qui, dans une adaptation de Jean-Claude Carrière, en tira la très mémorable Conférence des oiseaux . C’est sur cette trame et pour en faire sourdre toutes les nuances de la poésie qu’Aurélie tisse en mouvements, voix , ombres et lumières, sa propre version d’un conte initiatique dans lequel il est question de la quête de soi et de la liberté.

Pour s’adresser aux ados, Odyssées lance sur la route des collèges « Master  » spectacle mis en scène par Jean-Pierre Baro sur un texte de David Lescot. Joué par deux comédiens rappeurs, Amine Adjina et Rodolphe Blachet et articulé autour d’une interrogation orale sur l’histoire du rap et de la culture Hip-Hop, la pièce met aux prises un professeur et son élève et explore le rapport des élèves à l’autorité et à l’Histoire pour mieux faire affleurer quelques blessures restées vives, du passé colonial à notre fracture sociale en passant par l’immigration. Sans doute un astucieux moyen pour intéresser les ados à ce qui fonde les valeurs de la République, mais non sans danger quand on songe aux différents poisons qu’ aujourd’hui, via You Tube, véhicule le rap.

S’il est un pari audacieux, c’est bien celui de faire circuler la réflexion philosophique entre les pupitres des lycées, d’y mettre sur la sellette les valeurs de la justice et les principes démocratiques par cette vieille lune « en son pensoir » qu’est Socrate. C’est pourtant celui qu’ont fait - et réussi - Olivier Saccomano et Olivier Coulon Jablonka avec « Trois songes ». Ecrits à partir de plusieurs dialogues platoniciens, la pièce met en scène le procès de Socrate, condamné en 399 avant Jésus-Christ à boire la ciguë sous l’inculpation d’impiété et de corruption de la jeunesse. Pendant son procès Socrate est confronté à trois interlocuteurs différents dont il démonte les arguments. Chaque intervention, celle de l’homme politique, du religieux et du juge, éclaire différemment le débat et l’approfondit. Avec pour seul décor et support, deux écrans d’ordinateur où défilent selon, des images, des textes relatifs au sujet , mais qui parfois « bugue » ou affiche « no signal » quand Alcibiade reste coi devant les arguments de Socrate, cette méditation autour de la justice et ce qui fonde la vie se fait d’autant mieux entendre qu’elle est servie par le jeu direct et sans affèterie par Jean-Marc Layer et Guillaume Riant, deux excellents comédiens qui se font tour à tour maître et disciple, Socrate et son double.

C’est également par une excellente distribution qu’est porté « Peer Gynt » mis en scène par Sylvain Maurice qui reprend l’œuvre d’Ibsen pour la troisième fois. En scène, quatre comédiens (dont la belle découverte du jeune acteur Victor Fradet dans le rôle-titre) et deux musiciens dont les sonorités brossent des paysages et accompagnent la folle trajectoire du fieffé menteur qu’est Peer Gynt. Une épopée que le metteur en scène place au cœur d’un cirque et sur une tournette, métaphore tout à la fois du temps qui passe et de la course effrénée de Peer, éternel fuyard qui invente des chimères pour mieux nier la réalité de la vie et échapper à ses vicissitudes.
Remettant sur le chantier l’œuvre où, derrière les forces de l’imaginaire, sont posées les questions de l’engagement et de la responsabilité, Sylvain Maurice éclaire la personnalité et les rouages de l’affabulateur qu’est Peer Gynt en braquant les projecteurs sur la singularité de ses liens avec Äse sa mère (Nadine Berland). Ce faisant, l’épopée se tisse à part égale d’allègre et vertigineuse folie et de sombre mélancolie.
Conçu pour les enfants à partir de 9 ans, le spectacle est à voir par tous les publics comme l’ensemble des créations de cette édition qui se distingue par l’excellence artistique de ses propositions. Plus que jamais elle s’avère un des beaux outils de l’aménagement culturel du territoire, objectif partagé et jusqu’à présent soutenu par les différentes collectivités régionales et départementales. A l’heure des actuels changements politiques et structurels, il serait dommageable que, Odyssées en Yvelines fasse les frais des modifications territoriales et des restrictions budgétaires qui en découlent.

Les deux pièces : « Master » de David Lescot et « Elle pas princesse, lui pas héros » de Magali Mougel sont éditées par Actes Sud-Papiers dans la collection Heyoka jeunesse

Odyssées en Yvelines 6 spectacles créés par le Théâtre de Sartrouville. En tournée dans le département jusqu’au 7 avril www.odyssees-yvelines.com

Photos « Peer Gynt », « Le Cantique des oiseaux », « Trois Songes » © Jean-Marc Lobbé

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