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Critiques / Théâtre

Le Souper de Jean-Claude Brisville

par Corinne Denailles

Duel au sommet

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Jean-Claude Brisville avait imaginé la rencontre historique entre Talleyrand et Fouché, la nuit du 16 au 17 janvier 1815, alors que la France se trouve sans gouvernement et que le peuple menaçant gronde comme l’orage. Il met aux prises deux personnalités hors du commun, deux féroces intrigants redoutablement intelligents, deux aigles avides de pouvoir qui s’allient par nécessité. La pièce fut créée en 1989, mise en scène par Jean-Pierre Miquel, avec deux immenses acteurs qui surent rendre à merveille l’esprit de finesse du texte et la personnalité des protagonistes, Claude Brasseur dans le rôle de Fouché et Claude Rich dans celui de Talleyrand (s’ensuivit un film tourné par Edouard Molinaro).

Patrick Chesnais et Niels Arestrup prennent la relève avec le talent qu’on leur connaît mais ils sont moins convaincants. On attendait de Niels Arestrup plus de mystère et de hauteur, plus de sournoise amabilité. Il faut dire que le metteur en scène fait de Talleyrand un vieillard cacochyme et souffreteux, obsédé par ce pied-bot qui lui valut le surnom de "diable boiteux". Ce choix théâtral affaiblit la complexité de cet homme cynique, réputé vicieux, corrompu, tout évêque qu’il fut malgré lui, politicien hors pair qui sut mettre à ses pieds les Grands de ce monde dans toute l’Europe. Face à lui, le Fouché de Patrick Chesnais est souvent trop léger pour être crédible ; le comédien ne campe pas le personnage dans toute sa stature, ce chef de la police qui tient dans ses fichiers tout ce qui compte en politique. Il sait tout de tout le monde, et de Talleyrand lui- même, et avoue avec gourmandise sa passion pour le renseignement. Chacun reconnaît en son adversaire un maître. On aurait aimé plus de tension et de relief dans les renversements successifs de cette joute admirablement écrite, semée de brillants mots d’esprit où chacun joue son avenir. On perçoit mal la force de l’enjeu, pourtant de taille, ni l’évolution de la situation, et quand finalement Fouché le républicain se résout à céder à Talleyrand qui veut la restauration de la monarchie, on a l’impression d’avoir raté un épisode tant cela arrive de manière impromptue. Malgré tout, on se laisse volontiers captiver par ce duel historique disputé par deux comédiens sensibles, pénétrés de l’intelligence du texte.

Dans ses Mémoires d’outre-tombe, Chateaubriand, cité à la fin du spectacle, donne une vision terrible des personnages : " [...] Tout à coup une porte s’ouvre : entre silencieusement le vice appuyé sur le bras du crime, M. de Talleyrand marchant soutenu par M. Fouché ; la vision infernale passe lentement devant moi, pénètre dans le cabinet du roi et disparaît. Fouché venait jurer foi et hommage à son seigneur ; le féal régicide, à genoux, mit les mains qui firent tomber la tête de Louis XVI entre les mains du frère du roi martyr ; l’évêque apostat fut caution du serment."

Le Souper de Jean-Claude Brisville ; mise en scène Daniel Benoin ; Scénographie Jean-Pierre Laporte. Lumières, Daniel Benoin ; costumes Nathalie Bérard-Benoin ; Vidéo Paulo Correia. Avec Niels Arestrup, Patrick Chesnais, Paul Charieras et Benjamin Migneco. Au théâtre de la Madeleine, du mardi au samedi à 20h30 ; matinées samedi à 17h30 et dimanche à 15h. Rés : . 01 42 65 07 09. Durée : 1h30.
www.theatre-madeleine.com

Texte édité à L’avant-scène théâtre.

Photo : Pascal Ito

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