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Critiques / Théâtre

Le Petit Eylof d’après Henrik Ibsen

par Jean Chollet

Une disparition révélatrice

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Cette pièce, l’avant dernière écrite par le grand dramaturge norvégien, fut créée le 12 janvier 1895 au Deutsches Theater de Berlin. Elle met en présence dans une maison isolée sur une ile, un couple, Alfred et Rita Allmers, veillant sur Eylof, leur fils de onze ans handicapé à la suite d’une chute lorsqu’il était bébé. Ils sont entourés d’Asta, demi-sœur d’Alfred, avec lequel elle partage de tendres sentiments, et son soupirant l’Ingénieur Borgheim. Un huis - clos troublé par la visite d’une étrange “Demoiselle aux rats”, à la recherche de quelque chose qui ronge dont le pouvoir ensorcelle les mammifères, qui la suivent jusque dans le fjord où ils se noient. Fasciné par elle, le jeune garçon la suit discrètement à son départ jusque dans des eaux profondes où il disparaît.

Au début des trois actes, Allmers, rentre d’une expédition en montagne durant laquelle il a pris la décision d’abandonner son œuvre philosophique et littéraire, à laquelle il se consacrait depuis plusieurs années, pour se charger de l’éducation de son fils. Cette décision ne comble pas le vide qui s’était créé dans le couple, et déçoit Rita souhaitant un amour absolu et exclusif de son époux. La noyade d’Eylof, ouvre sur un face à face cruel dans la recherche de la vérité de ce qui les “ronge” et les réunis autant qu’il les oppose, mais rend problématique un projet d’avenir commun dans lequel, comme le dit Alfred, Ce qui nous reste à partager se sont les remords.

A travers cette pièce, Ibsen questionne l’accomplissement individuel, la quête d’idéal et du bonheur face aux normes sociétales, le sentiment de responsabilité ou de culpabilité et la porosité entre la mort et le monde des vivants. Avec une profonde acuité.

Pour cette nouvelle version, Julie Berès, jusqu’ici investie dans le répertoire contemporain, aborde ce classique à partir d’une nouvelle traduction très libre de la romancière Alice Zenifer, d’après laquelle elle signe, avec Nicolas Richard, cette adaptation dégagée de son contexte temporel. Dans la scénographie très construite de Julien Pessel, l’organisation de l’espace intérieur tient de la boîte à images, qui répond à une succession de séquences coupées de noirs dans un montage quasi cinématographique (avec parfois une surabondance d’effets illustratifs). Sans appuyer sur la psychologie des personnages, ceux-ci se révèlent de manière suggestive à travers une forte expression visuelle qui croise, au delà des mots, le réalisme à l’imaginaire. Comme la vison de la mort d’Eylof dans son ancienne chambre, ou sa présence dans les eaux d’un aquarium. Sous les lumières, créant avec justesse des ambiances adaptées, de Kelig Le Bars, avec la signifiante partition sonore de Stéphanie Gilbert, et les chorégraphies de Stéphanie Chêne, la représentation offre une sensibilisation et une résonance actuelle, auxquelles les interprétations de Anne-Lise Heimburger (Rita), Gérard Watkins (Alfred), ou Julie Pilod (Asta) ne sont pas étrangères.

Petit Eylof d’après Henrik Ibsen, traduction Alice Zenifer, mise en scène Julie Berès, avec Anne-Lise Heimburger, Gérard Watkins, Julie Pilod, Valentine Alaqui, Béatrice Burley, Sharif Andoura. Scénographie Julien Peissel, lumières Kélig Le Bars, costumes Aurore Thiboul, création sonore Stéphanie Gilbert, chorégraphie Stéphanie Chêne. Durée : 1h 50.
Théâtre de la Ville – Abbesses jusqu’au 15 février 2015. En tournée en France jusqu’au 2 juin 2015.

Photo ©Tristan Vallès

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