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Le Monologue du nous de Bernard Noël aux Métallos

par Dominique Darzacq

Une fable politique que met en scène Charles Tordjman

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Après avoir codirigé avec Jacques Kraemer le Théâtre Populaire de Lorraine, Charles Tordjman, metteur en scène, a dirigé le Centre Dramatique National de Nancy de 1992 à 2010. Soucieux du vif des écritures, son parcours se jalonne de fidélités aux auteurs d’aujourd’hui. Parmi ceux-ci, Tahar Ben Jelloun, François Bon, Jean-Claude Grumberg et Bernard Noël qu’il retrouve aujourd’hui avec Le Monologue du nous à l’affiche de la Maison des Métallos du 4 au 13 janvier. Un texte qui interroge la mise à mal de nos utopies et ses conséquences. Il s’en explique

Quel est ce "Nous" qui monologue ?

Le titre est un malentendu, ou plutôt, comme le dit Bernard Noël lui-même, absurde puisque nous ne peut pas monologuer. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’ait pas de sens, au contraire. Avant ce texte, il en avait écrit d’autres, publiés sous le titre Comédies intimes , dans lesquels il utilisait comme contrainte les pronoms personnels, je, tu il, vous… Puis il avait achoppé sur le « nous » qui lui semblait impraticable aujourd’hui. Entendez celui d’un "nous" parlant d’une seule voix, de ce "nous" utopique auquel beaucoup ont cru et qui a, selon Bernard Noël, totalement sombré, s’est atomisé en une multitude de je. Alors il a tissé une fable politique extrêmement noire dans laquelle se pose la question de comment redonner du sens au collectif quand le présent est infesté par un passé en ruine et un futur qui ne promet que des désillusions.

Bernard Noël ouvre les trappes du monde

Si on en croit Bernard Noël, l’attentat suicide serait le geste inéluctable face à un système qui nous broie

Dans ce texte, publié en 2015 et écrit bien avant les attentats de Charlie Hebdo et du Bataclan, Bernard Noël, hanté par la question d’une société assujettie et qui ne cesse de plier l’échine , émet l’hypothèse qu’après une manifestation, une bande de jeunes gens vont refuser de replier leur banderole et de rengainer leurs slogans, vont refuser l’épuisement de leur révolte. Un refus qui les conduira à utiliser la violence, revendiquée ici comme un acte désespéré et ne menant qu’à l’abîme. Sur cette trame, Bernard Noël secoue sans complaisance le cocotier de nos sociétés avachies, nous dit l’inquiétude que lui suggère un mode désaxé et nous alerte sans prendre de gants sur les mortelles fractures possibles.

Evidemment, et il ne faut pas se le cacher, dans le contexte des attentats que nous avons vécus, mais que le texte ne connaissait pas, il peut y avoir malentendu. Mais si on prend la fable sur le terrain de l’écriture et à l’autorisation que doit se donner l’écrivain de tout dire, quitte à bousculer et déranger, la langue de Bernard Noël est celle d’un insoumis. En tout cas ce texte m’a emporté. J’ai fini de le lire le souffle coupé. « S’effondrer, il sait » dit François Bon à propos de Bernard Noël. Nous sortons peut-être effondrés de ce texte, mais c’est un effondrement qui lave, nettoie de toutes les illusions. Plus du côté du Marquis de Sade que de Bertolt Brecht, Bernard Noël ne propose pas de solution politique, ni ne donne de leçon, il ouvre les trappes du monde, se glisse dans les souterrains avec un flambeau allumé et sonde les violences les plus extrêmes qui sont en nous.

Le réel est venu fracasser son texte, mais j’ai voulu, en dépit du tragique de notre actualité, faire entendre cette parole- là, au risque, effectivement, de heurter.
En raison des questions et des interrogations soulevées par le spectacle, j’ai tenu à ce qu’il soit toujours suivi d’un débat avec le public. A Lunéville, où nous venons de le présenter, la totalité du public restait. On sent chez les spectateurs, le besoin d’échanger autour des problèmes et blocages actuels et des risques de violences qui peuvent en découler.

Réfléchir ensemble à l’abîme qui nous menace

Comment êtes-vous passé du livre à la scène ?

Pour moi, il était impossible de porter ce texte à la scène comme du théâtre traditionnel. Aussi, nous avons choisi avec le scénographe, de réunir les actrices et les spectateurs dans un même espace, dans une sorte de petite cathédrale en bois ou plutôt une grande cabane où l’on se réfugie pour réfléchir ensemble à l’abîme qui nous menace.

Le texte de Bernard Noël parle de jeunes gens et vous le faites jouer par quatre comédiennes. Pourquoi ?

C’est un choix délibéré qui s’inscrit comme un écho à la pièce de François Bon, « Deawoo », que j’ai créée il y a dix ans et qui évoquait le licenciement de 1200 ouvrières de Lorraine. Elle était jouée par quatre comédiennes qui terminaient le spectacle en recouvrant d’une bâche l’espace dans lequel elles avaient joué tandis qu’au- dessus d’elles, le ciel grondait laissant entendre qu’il y avait encore des luttes à mener. Dix ans après, ça ne gronde plus seulement dans le ciel mais partout et, comme on a pu le constater à l’occasion de la loi travail, les combats sont devenus inopérants. Mon rêve serait de jouer les deux spectacles l’un derrière l’autre dans la même soirée et avec les mêmes comédiennes. A leur façon, ils raconteraient un petit morceau de l’Histoire de France.

Avec « Le Monologue du nous » et après « La Reconstitution », « le Syndrome de Gramsci » « La langue d’Anna », vous revenez une fois encore à Bernard Noël, qu’est-ce qui vous intéresse chez cet auteur ?

Outre sa langue tout à la fois simple et complexe, ce qui me plait chez lui, c’est son refus que sa langue soit contaminée par ce que lui appelle « la sensure », c’est-à-dire la perte du sens, lui qui n’a de cesse d’ausculter le sens de ce qui nous agit, de ce qui nous fait aimer ou renoncer. C’est étrange et tonique cette façon qu’il a de faire que sa langue devienne un acte de résistance face à l’appauvrissement généralisé qu’engendre le libéralisme. Un appauvrissement qui atteint la langue et par voie de conséquence notre relation aux autres.

Un théâtre où se mêlent langue et politique

Votre parcours est jalonné d’autres compagnonnages notamment avec François Bon, Jean-Claude Grumberg, des auteurs aux écritures et approches très différentes

Elles sont effectivement radicalement différentes, mais il y a surtout qu’ils sont vivants et que c’est formidable de pouvoir parler avec eux et bien évidemment avec Jean-Claude Grumberg qui occupe une place importante dans le panorama du théâtre d’aujourd’hui. Ce qui me plait et me bouleverse chez lui, c’est son écriture mêlée de vinaigre et de miel et qui sans cesse nous égare. Avec lui, on ne sait jamais si nous sommes dans la comédie ou la tragédie. Quand le sac de l’histoire qu’il porte sur son dos est trop lourd, il décide de le poser, sourit un bon coup avant de reprendre son chemin bordé de mauvaises nuits. C’est un funambule qui traverse un ravin sachant que dessous il y a beaucoup de cadavres. Il ne sait pas s’il va atteindre l’autre rive, mais il va.
Et puis, Jean- Claude Grumberg, c’est aussi l’Histoire dans la mesure où, me semble-t-il, il ne peut pas voir le monde autrement qu’à partir de l’image obsédante de son père qui tient son grand père par la main pour entrer dans une chambre à gaz à Auschwitz. Dans Votre maman que je vais mettre en scène avec Catherine Hiégel, Dominique Pinon et Bruno Putzulu au Théâtre de l’Atelier, il pose une question terrible : Qu’adviendra-t-il de nous quand la dernière survivante de la Shoah aura disparu ? Avec cette pièce, je retrouverai Jean-Claude Grumberg avec qui je travaille toujours en grande complicité. Parce qu’il a fait de l’humour une hygiène de vie, qu’il s’agisse des gens de théâtre ou du public on aime à retrouver Claude Grumberg.

A regarder votre itinéraire, il semble que le fil rouge pourrait être celui d’un théâtre qui mêle étroitement la langue et la politique

C’est simple, j’ai commencé à faire du théâtre avec Jacques Kraemer au Théâtre Populaire de Lorraine en 1970 et ce que j’aurais aimé quand je l’ai rejoint (j’étais militant politique et syndical) c’était que les gens les plus éloignés des salles de spectacle, des livres, de la musique, de l’art rejoignent ceux qui y étaient. C’était mes parents, mes voisins, les camarades avec qui je croyais changer un monde pas très juste et très inégalitaire. Y suis-je parvenu ? Ma génération y est-elle parvenue ? Un peu certainement. Et l’écart est toujours aussi grand ce qui n’est pas vraiment réjouissant.

Le Monologue du Nous de Bernard Noël mise en scène Charles Tordjman avec Elissa Alloula, Loulou Hansen, Céline Carrère, Sophie Rodrigues (1h 15)

Maison des Métallos du 4 au 13 novembre tel 0147 00 25 20 maisondesmetallos.org

Photo ©Eric Didym

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