Du 1er au 20 mars 2025 au TDV-Les Abbesses 75018 - Paris.
Le Funambule de Jean Genet par Philippe Torreton.
Une illustration romanesque et incantatoire du texte de Genet.

Le Funambule (1957), lettre au jeune artiste, tient une place à part dans la vie et l’oeuvre de Genet. Or, le quotidien et la technique du funambule relèvent de la nature même de l’artiste - sa vulnérabilité.
« Où étais-tu donc avant d’entrer en piste ? Tristement épars dans les gestes quotidiens, tu n’existais pas. (…) Chaque soir, pour moi seul, tu vas courir sur le fil, t’y tordre. (…) Mais tu ne t’approches et tu ne te saisis qu’un instant. Et toujours dans cette solitude mortelle et blanche. » (Le Funambule)
Genet s’est intéressé au cirque, aux danseurs de corde. Le Mexicain Con Colléano, et Camille Meyer, funambule allemande, l’avaient impressionné. Dans Le Funambule, dédié à Abdallah, il exalte cette danse dans l’espace, ce spectacle fascinant, il assimile le funambule à un acteur en représentation : modestement vêtu le jour, qui ne resplendit que pour la fête du soir, au maquillage excessif, outré : les mêmes consignes pour les comédiens des Paravents. (Jean Genet par Odette Aslan, Théâtre de tous les temps, Seghers, 1973)
A l’époque de ses séances de pose chez Giacometti, Genet quarantenaire, rencontre un jeune homme, Abdallah, qui travaille au cirque Pinder. Par amour et orgueil, l’écrivain joue les Pygmalion et veut faire de son talentueux compagnon un funambule : non une bête de cirque (« que nous importe, à toi et à moi, un bon acrobate »), mais un être dont l’âme et le corps - intériorité et extériorité - sont unis par une harmonie dont le fil est la métaphore vitale.
La solitude, pour le funambule, est un repli, un refuge, contre une blessure secrète, soit la posture de l’écrivain. L’art du fil concilie la Mort et la Fête - une expression intime absolue. « C’est dans cette blessure - inguérissable puisqu’elle est lui-même - et dans cette solitude qu’il doit se précipiter, c’est là qu’il pourra découvrir la force, l’audace et l’adresse nécessaires à son art. »
Qui fait courir le funambule, l’artiste ? La quête narcissique et inquiète de soi. Incarnation du désir populaire, le funambule est un désir sans objet.
« Le public qui te permet d’exister, sans lui tu n’aurais jamais cette solitude dont je t’ai parlé, le public est la bête que finalement tu viens poignarder. Ta perfection avec ton audace vont, pour le temps que tu apparais, l’anéantir. »
Après plusieurs chutes, Abdallah renonce au fil. Pour l’aider, Genet vend le portait de Giacometti. Mais il se détache peu à peu d’Abdallah. Le jeune homme, en 1964, se suicide. Après sa mort, Genet interdit toute édition et évocation du Funambule. Ecoeuré, il déchire le grand livre qu’il prépare sur Rembrandt « en petits carrés bien réguliers et foutu aux chiottes ». Son amie, Paule Thévenin, en sauvera Ce qui est resté… Trois ans après Abdallah, il tente de se suicider : échec. Tel un fantôme, son ami allait hanter ses trente dernières années. (Jean Genet, Portrait d’un marginal exemplaire, par Arnaud Malgorn, Gallimard, 2002)
Sur scène, le funambule - Julien Posada, en alternance avec Lucas Bergandi - et Pygmalion, le sculpteur de Chypre, descendant d’Athena et d’Héphaïstos, - Philippe Torreton -, enfermés dans une scénographie traditionnelle de cirque désuet - restes de piste circulaire, roue, corde accrochées et trapèze suspendu dans les hauteurs, combinaison écarlate étirée sur un tableau cible de lancers de couteau, sciures et poussière d’étoiles tombée sur le sol -, en compagnie de la composition musicale de Boris Boublil en live sur le plateau.
Le funambule se repose sur sa couche, tandis que son mentor conte et raconte. Puis, l’acrobate se lève, se prépare, tente d’approcher le fil et accomplit des sauts, bonds et pirouettes où il échoue d’abord, avant que peu à peu - réserve, retenue, économie -, l’accomplissement artistique ait lieu.
Philippe Torreton, rappel de Jean Genet portant chemise blanche et manteau gris anthracite au col relevé des photos emblématiques de l’auteur, déclame la prose poétique de Genet avec un rien d’agitation, telle une adresse au public appuyée de force gestes de mains dressées et constamment mobiles, développant un texte argumentaire qui doit convaincre la salle, alors qu’il suffit d’écouter l’évidence claire d’une écriture qui se suffit à elle-même.
Aux mots de Genet, s’est associée une dramaturgie autre, non nécessaire, emportant la salle pourtant, grâce à la belle conviction populaire de Torreton.
Le Funambule, texte de Jean Genet, conception et mise en scène de Philippe Torreton, composition musicale Boris Boublil, chorégraphie
Julien Posada, scénographie Raymond Sarti, lumières Bertrand Couderc, costumes Marie Torreton, collaboration artistique Elsa Imbert, Marie Torreton, regard chorégraphique Dalila Cortes, construction décor Atelier de la MC2 Maison de la Culture de Grenoble. Avec Philippe Torreton, Boris Boublil, Julien Posada en alternance avec Lucas Bergandi. Du 1er au 20 mars 2025, du mardi au samedi 20h, dimanche 15h, au Théâtre de la Ville - Les Abbesses - Paris 75018.
Crédit photo : Pascale Cholette.



