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Le Festival d’Avignon édition 2014

par Dominique Darzacq

Intranquille...politique et poétique

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« Ça n’a pas été simple, mais ça a été beau » résumait Olivier Py en présentant le bilan du Festival d’Avignon, et qui, pour inaugurer sa direction, aura dû affronter la colère des intermittents du spectacle et les courroux du ciel.

Si ses rêves d’un festival qui interroge le monde ont été exaucés et s’il peut se réjouir que « les avignonnais se soient emparés du Festival », côté finances « les chiffres ne sont pas bons » déplore Olivier Py pour qui la perte de recette de 300.000 euros risque de pénaliser la prochaine édition qui pourrait être raccourcie d’une semaine.« Si ça peut sembler une petite somme pour les responsables du MEDEF, c’est extrêmement grave pour un directeur de festival » a souligné Olivier Py qui espère « que les pouvoirs publics prendront leur responsabilités »

En chiffres, cette 68è édition du Festival se résume ainsi : 57 spectacles, 124 débats et rencontres, 289 représentations prévues dont 12 annulées suite aux mouvements de grève des 4,12, 24 juillet et 2 autres pour intempéries , soit un manque à gagner de 268.000 euros de billetterie et 32.000 côté bar et produits dérivés.

Au sujet des intermittents - dont on peut tout de même s’interroger sur la pertinence de leur appel à la grève - le directeur du Festival a tenu à remercier le collectif des salariés du In. « Grâce à eux, le Festival a pu avoir lieu. Ils m’ont donné une grande leçon de politique », a-t-il dit, s’étonnant par ailleurs que la commission de réflexion mise en place par le Premier ministre Manuel Valls ait décidé de partir en vacances au mois d’août. Alors que les questions sont loin d’être réglées, il y voit « une désinvolture qui ne rend pas grâce aux prises de paroles. »

Chez le directeur qui a su gérer avec doigté la complexité d’une situation constamment au bord de l’explosion, le poète lyrique n’est jamais très loin, c’est ainsi que pour lui « Pendant trois semaines, Avignon est devenu un rêve d’Andalousie, où universalisme et métissage rendent au monde, dans sa multi culturalité attentive, son hospitalité ».

Malgré un démarrage incertain, cette édition fit bel et bien d’Avignon « un lieu d’utopie de la création » où circule la pensée et s’agrandit la conscience du monde telle que l’a voulue son nouveau directeur qui a également ouvert le Festival en direction du jeune public en mettant à l’affiche plusieurs spectacles dont une de ses pièces La Jeune fille, le diable et le moulin dans une nouvelle version musicale dans laquelle on ne retrouve pas - et c’est dommage - la poétique cruauté qui présidait à sa création. Outre Orlando et l’impatience (voir la critique de Gilles Costaz), il présentait également Vitrioli de Yannis Mavritsaki, pièce créée à Athènes avec les comédiens du Théâtre national de Grèce. Plus noire que la plus noire des tragédies antiques auxquelles l’auteur semble emprunter quelques trames, Vitrioli met en scène un jeune homme soumis à toutes sortes d’avatars et de sévices corporels dans une scénographie au sol boueux où, du lit de fer à la douche sommaire, en passant par la table en formica, tout indique un monde en perdition. Si les surtitres qui défilaient à toute allure ne permettaient pas de tout comprendre d’un texte apparemment profus , la mise en scène virulente, le fracas de la bande son et surtout le jeu des comédiens tous exceptionnels , permettaient de saisir toute la violence d’un spectacle dans lequel à travers le calvaire d’un jeune homme punching-ball des désirs d’autrui, c’est de la Grèce d’aujourd’hui et de l’Europe dont il était question.

L’Europe encore, mais sur le mode humour ravageur, avec Solidaritate de la roumaine Gianina Čarbunariu qui à partir d’un travail documentaire brosse un portrait au vinaigre de la société de son pays et où, derrière les éclats de rire, affleure l’Histoire, celle d’une Roumanie, passée sans coup férir du communisme le plus corseté et de la « securitate » au libéralisme le plus échevelé.

Le ton est donné d’entrée de jeu par le partage de la salle où le public est installé. Les acteurs, tous excellents, négociant les rangées de fauteuils où nous, spectateurs étions les enjeux impuissants des négociations. Puis ce fut le maire d’une petite ville qui vint réfléchir autour d’une ligne de démarcation destinée à séparer la population « historique » de la communauté des roms. Autre touche du portrait, pas piqué des vers dans le genre humour décapant, celle où un couple de jeunes cadres, fraîchement nantis et satisfaits de soi, débattent des soucis que leur donnent leur nounou philippine payée 300 euros par mois pour accomplir l’ensemble des tâches ménagères, cuisine comprise. De séquences en séquences, Gianina Čarbunariu ne dresse pas seulement un état des lieux sans concession de la classe moyenne de son pays, c’est de l’Europe et ses dérives ultralibérales dont elle nous parle.

Si certains spectacles n’ont pas fait l’unanimité, ce qui après tout est normal ,et si Le Prince de Hombourg dans la cour d’Honneur n’a pas répondu aux attentes , certains autres auront, dans la diversité de leur facture, fait figure d’évènement, parmi ceux-ci Coup fatal, concert métissé de musique baroque et de rythmes africains concocté par Alain Platel , avec le contre-ténor Serge Kakudji, sous la direction musicale de Fabrizio Cassol et treize musiciens congolais, Le Mahabharata du japonais Satoshi Miyagi (voir le critique de Jean Chollet) et surtout Henri VI , saga shakespearienne pleine de bruit et de fureur doublée d’un marathon théâtral de dix-huit heures que le public enthousiaste saluait au final par une standing ovation de quinze bonnes minutes. Croisement de l’esprit des Monty Python et des peintures de Breughel, fomenté par Thomas Joly et sa « Piccola familia », le spectacle, et c’est tant mieux, tournera à partir de la rentrée prochaine. Ce sera l’occasion d’y revenir plus en détail. Inventive en diable, cette jeune et pétulante équipe, en intégrant dans le mouvement de son spectacle, le problème des intermittents du spectacle, aura été celle qui aura le plus intelligemment expliqué et donc défendu leurs revendications. Des revendications qui auront sérieusement parasité le début du Festival et pesé sur lui sans discontinuer.

En 1968, ce n’étaient pas les intermittents du spectacle qui perturbaient l’édition du Festival d’Avignon, mais le Living Theatre qui s’en prenait directement à Vilar, et dont le spectacle de Christian Schiaretti Mai, juin, juillet nous renvoyait de troublants échos. Une évocation de mai 68 en trois mouvements : Mai, l’occupation de l’Odéon théâtre de France que dirigeait Jean-Louis Barrault, Juin ou ce qu’on a appelé « les journées de Villeurbanne », Juillet, le Festival d’Avignon et Jean Vilar chahuté par les manifestants mais ne lâchant rien de l’esprit démocratique. Interprété magistralement par Robin Renucci, Vilar, « se haussant à la hauteur du temps », jusqu’au bout des moustaches.

Bien sûr, on pourrait reprocher des longueurs au texte de Denis Guénoun qui parfois repeint certaines péripéties en couleurs plus chatoyantes qu’elles ne furent, souhaiter que Christian Schiaretti soit un peu plus attentif à la diction des jeunes comédiens de sa troupe, regretter que Marcel Bozonnet soit un Jean-Louis Barrault un peu trop déclamatoire et maniéré . Autant de scories légères qui n’altèrent en rien l’intérêt d’un spectacle émaillé par ailleurs de belles idées scéniques comme la reconstitution de l’Odéon occupé ou l’arrivée de Jean-Louis Barrault accompagné d’une Madeleine Renaud tenant à la main ce qui de toute évidence est l’ombrelle de Oh ! les beaux jours.

En braquant les projecteurs de mai 68 sur le seul théâtre, Denis Guénoun met crûment au jour, particulièrement avec mai et juillet, la réalité de ce que furent des évènements qui concernèrent peu, quoiqu’on en dise, les classes laborieuses. A travers les slogans : « Sous les pavés la plage », « il est interdit d’interdire », c’est l’humeur de la Grande Mademoiselle tirant le canon qui était à l’œuvre. Loin d’être une révolution, mai 68 ne fut que la mise à mal des idées solidaires de 36 et les turbulentes prémisses de notre actuelle et très libérale société pétrie d’individualisme. Le mérite du spectacle est de nous le bien faire entendre.
Olivier Py rêvait d’un Festival politique et poétique, il l’a voulu, il l’a fait.

Photos 1 « Le Prince de Hombourg », 3 « Mahabharata », 4 « Mai, Juin, Juillet » ©Christophe Raynaud de Lage. Photo 2 « Vitrioli » ©Marinela Stafylidou.

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