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Critiques / Théâtre

La pluie d’été et Histoire d’Ernesto de Marguerite Duras

par Dominique Darzacq

Une variation très durassienne

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Marguerite Duras a si bien fignolé sa légende et sa stature que l’autobiographie de l’écrivain a fini par occulter la vérité d’une œuvre que la célébration de son centenaire ravive d’expositions - notamment celle du Centre Pompidou à Beaubourg – en spectacles, telle cette Pluie d’été mise en scène par Sylvain Maurice au Théâtre de Sartrouville. Une œuvre gigogne qui a pour moule initial un conte pour enfant publié en 1971, Ah ! Ernesto aujourd’hui réédité, et dans lequel la militante Duras qui chronique au quotidien Libération met sur la sellette la nécessaire désobéissance et le refus du formatage. L’insoumis qui un beau matin déclare à sa mère pas vraiment déboussolée par la nouvelle : « Je ne retournerai pas à l’école parce qu’à l’école on m’apprend des choses que je sais pas » finit par s’échapper des pages du conte et, remis sur le métier, devint en 1984 le héros du film Les Enfants . « Pendant quelques années, le film est resté pour moi la seule narration possible de l’histoire. Mais souvent, je pensais à ces gens, ces personnes que j’avais abandonnées » écrit Marguerite Duras en postface de La pluie d’été , roman écrit au sortir d’une longue maladie et qui retisse sur le scénario qu’elle remodèle et enrichit.

S’inspirant des variations de Marguerite Duras, et pour faire sonner l’œuvre différemment, ce sont deux versions scéniques différentes de La Pluie d’été que propose Sylvain Maurice. L’une en version marionnettes, destinée à tous les publics (Histoire d’Ernesto) et l’autre purement théâtrale (La Pluie d’été) proposée dans un dispositif scénique sobre et évolutif (Marie La Rocca) conçu de toute évidence pour laisser toute la place à la parole faussement naïve et fuselée d’humour de Duras et à laquelle les comédiens, passant du jeu à la narration, donnent tout son caractère de naturelle évidence. Singulièrement Catherine Vinatier en mère qui ne pense pas dans le bon sens et Philippe Duclos, instituteur un peu à côté de la plaque, ébranlé dans ses certitudes et déboussolé par les membres de cette famille qui en toute candeur mettent à bas tous ses repères.

Entre rire et gravité

Cette famille-là est immigrée. Le père chômeur, d’origine italienne ramène à la maison les livres trouvés dans les trains ou les poubelles, la mère venue du Caucase ne cesse d’éplucher des pommes de terre dans sa cuisine. De cartes de séjour en cartes de séjour, ils sont installés à titre provisoire à Vitry, dans la banlieue parisienne depuis vingt ans. Au cœur de cette famille démunie mais soudée d’humaine complicité, Ernesto, qui ne sait ni lire ni écrire, à travers la découverte d’un grand livre brûlé, va tout comprendre des sciences et des mathématiques mais aussi de la vacuité de la vie en même temps que l’absolu de l’amour, celui qu’il porte à sa sœur Jeanne. La seule, avec la pluie d’été, qu’au seuil de quitter l’enfance, il regrettera.

Dans cette fable initiatique cousue de trivialités et de questions existentielles affleurent la figure de la mère aussi extraordinaire que dévorante, l’inceste, le déracinement, la shoah autant de thèmes qui infusent toute l’œuvre de Duras mais ici effleurés comme de légères allusions décalées juste ce qu’il faut pour laisser fuser l’humour et le rire. Ce que prend en compte la mise en scène de Sylvain Maurice qui semble avoir orchestré l’ensemble avec dans l’oreille le propos de Duras à la sortie du film Les Enfants , « une histoire comique infiniment désespérée ».

Dans Histoire d’Ernesto version pour marionnettes, Sylvain Maurice resserre l’adaptation et la concentre sur Ernesto et en fait une version chorale prise en charge par sept jeunes marionnettistes tour à tour manipulateurs et narrateurs de l’histoire. L’instituteur doté d’une énorme tête chante Allo maman bobo et les parents sont plus petits que leurs enfants. Dans une scénographie légère constituée de cubes, le metteur en scène diversifie les échelles et les techniques de manipulation (Kokoschka, marionnettes portées) pour mieux faire ressortir la naïveté, l’humour, voire l’esprit clownesque de l’œuvre. Présentée dans la même soirée, cette version ludique où le monde est regardé à partir des rives de l’enfance est tout à fait apéritive.

La Pluie d’été texte Marguerite Duras adaptation et mise en scène Sylvain Maurice, avec Nicolas Cartier, Pierre-Yves Chapalain, Philippe Duclos, Julie Lesgages, Philippe Smith, Catherine Vinatier. Représentations à 21h, durée 1h 20

Histoire d’Ernesto texte de Marguerite Duras, adaptation et mise en scène Sylvain Maurice avec Jorge Agudelo, Hélène Barreau, Marion Belot, Anaïs Chapuis, Alice Chéné, Lucie Hanoy, Chloé Sanchez. Représentations à 19h, durée 50’

Théâtre de Sartrouville jusqu’au 19 décembre tel 01 30 86 77 79

Puis en tournée « Pluie d’été » du 6 au 9 janvier Angers, 13 au 17 Toulouse (TNT), 20 Bourg-en-Bresse, 23 Redon, 28 au 30 Béthune , 3-4 février Créteil, 7 Gradignan, 10 Lons-le-Saunier, 18-19 Colmar, 25 au 27 Thionville, 2 au 7 mars Sartrouville, 24-25 avril Strasbourg (TJP)

Histoire d’Ernesto : 14 au 17 janvier Toulouse (TNT) 29-30 Morlaix, 19 février Vendôme, 11-12 mars Bourg-en-Bresse, 23-24 Strasbourg (TJP) 3 au 5 avril Amiens (Comédie de Picardie)

Photos La Pluie d’été & Histoire d’Ernesto ©E. Careccio

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