La mort de Patrice Chéreau
C’est l’art qui prend le deuil
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- 8 octobre 2013
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Metteur en scène de théâtre et d’opéra, réalisateur, figure magistrale de la création, Patrice Chéreau est mort le lundi 7 octobre des suites d’un cancer. Si, comme il aimait à le dire, son travail se confondait souvent avec la vie, nos grands bonheurs de théâtre se sont souvent confondus avec lui.
Né, de parents plasticiens, en 1944 à Luzigné dans le Maine et Loir, il rejoint à 15 ans le groupe du théâtre du Lycée Louis-Legrand où il y fait ses premières armes en compagnie d’Hélène et Jean-Pierre Vincent, Jérôme Dechamps et quelques autres. L’équipe se fait connaître et reconnaître en 1966 avec L’Affaire de la rue de Lourcine qui habillait Labiche des noirceurs du cinéma allemand des années trente et de distanciation brechtienne. Déjà, on pressent un style chauffé à blanc bien apte à chambouler nos tréteaux. L’année suivante, la troupe remporte le concours des jeunes compagnies avec Les Soldats de Lenz, puis s’installe à Sartrouville à l’invitation de Claude Sévenier alors directeur de ce qui n’est encore qu’un théâtre municipal. Patrice Chéreau y met en scène plusieurs spectacles dont L’Héritier de village de Marivaux. Plus tard, sa mise en scène de « Dom Juan » de Molière scelle sa rencontre avec l’architecte Richard Peduzzi qui sera son scénographe attitré.
Après un passage au Piccolo Teatro de Milan où l’accueille Giorgio Strehler qu’il reconnaît comme seul maître, il rejoint Roger Planchon à la direction du TNP -Villeurbanne où, d’emblée, il marque les esprits avec Massacre à Paris de Marlowe, où l’on voit, dans des lumières blafardes, flotter des corps dans des eaux noires. Suivront, pour ne citer que les plus mémorables, La Dispute de Marivaux, Lear d’Edward Bond, Peer Gynt avec notamment Maria Casarès, Nada Strancar , Gérard Desarthe qu’il choisira sept ans plus tard pour être Hamlet dans la Cour d’honneur du Palais des Papes et qu’il aurait dû retrouver pour Comme il vous plaira de Shakespeare, qu’il préparait pour le mois de mars au Théâtre de l’Odéon.
Nommé au Théâtre Nanterre-Amandiers en 1982, il y ouvre une école d’acteurs et fait connaître l’auteur Bernard-Marie Koltès de qui il montera plusieurs pièces : Combat de Nègre et de chien, Quai Ouest , Dans la solitude des champs de coton qu’il remontera plusieurs fois et dont il jouera une version. Peu soucieux de se couler dans le moule de l’action culturelle, il achève son mandat à Nanterre en mettant en scène, au Théâtre du Rond-Point, « Retour au désert avec Michel Piccoli et Jacqueline Maillan pour qui la pièce avait été écrite.
Boulimique autant qu’éclectique, Patrice Chéreau s’est vite intéressé à l’opéra et au cinéma. Dès 1969, il signe son premier opéra, avec L’Italienne à Alger de Rossini, mais c’est, en 1976, Le Ring de Wagner avec Pierre Boulez à la baguette qui, en dépit d’un accueil houleux à Bayreuth, le hisse au plus haut de la renommée. Cet été, il venait de triompher une fois encore au Festival d’Aix en Provence avec une magistrale Elektra de Richard Strauss laquelle, du coup, apparaît fait figure d’ œuvre testamentaire.
Au cinéma, ce sera d’abord La Chair de l’orchidée avec Edwige Feuillère, Charlotte Rampling et Simone Signoret avec qui il tourne également Judith Therpauve , puis ce sera L’Homme blessé qui met en scène la drague homosexuelle dans la gare du Nord, Ceux qui m’aiment prendront le train lui vaudra un César. Après un assez long détour par le cinéma, marqué par une flamboyante, fébrile et sanglante Reine Margot avec Isabelle Adjani, Patrice Chéreau était revenu au théâtre avec notamment Phèdre avec Dominique Blanc, et plus récemment en 2010, Rêve d’automne de Jon Fosse, une histoire d’amour où, dans un cimetière, se croisent les vivants et les morts.
Si toute disparition est un crève-cœur, celle de Patrice Chéreau est d’autant plus douloureuse qu’il n’avait pas achevé son œuvre, et c’est tout le monde de la création qui est orphelin et pleure aujourd’hui un artiste dont le nom s’écrit en majuscule dans l’histoire du théâtre.



