La Ville

Angoisses existentielles

La Ville

Fondateur du théâtre de la Jacquerie en 1974, Alain Mollot a dirigé le théâtre Romain-Rolland de Villejuif pendant neuf ans, de 2001 à 2010. La Ville est malheureusement sa dernière mise en scène, car il nous a quittés en mai dernier. Il défendait un théâtre généreux, populaire, volontiers comique, tourné vers les gens comme en témoignent ses expériences de théâtre de proximité qui a abouti, entre autres, au spectacle Roman de familles, basé sur des témoignages. Il aimait aussi à explorer le répertoire classique et alternait, voire mêlait, les deux approches documentaires et fictionnelles, conjuguant jeux réalistes, recours à la marionnette et au masque, etc. Pour la première fois, il met en scène un texte contemporain avec La Ville de l’écrivain russe Evgueni Grichkovets, dont on avait pu voir, entre autres, l’étonnant monologue Comment j’ai mangé du chien, interprété par l’auteur au théâtre de la Bastille en 2002. La Ville est un texte moins fantasque, peut-être plus existentiel, conforme à la comparaison qui est faite avec Woody Allen.

A part son désordre chronique qui révèle une évident agitation intérieure, Serguéi (Bruno Paviot) devrait être un homme sans histoire, marié à une femme charmante socialement stable, père d’un enfant dont la présence est signalée par quelques jouets épars sur le sol. Mais voilà, Serguéi est brusquement en panne, la machine à vivre s’est grippée, cela le fait souffrir, il n’y comprend rien et personne ne peut l’aider. Est-ce un besoin de liberté, d’espace, pour casser la routine du couple ? ou le signe d’un désaccord plus profond ? Ou bien, un problème plus métaphysique, signe d’un état dépressif, du tournant de la quarantaine ou d’une angoisse existentielle et philosophique : pourquoi faire cela plutôt qu’autre chose ? quel sens donner à la vie ? d’où vient ce sentiment d’étrangeté au monde ? Est-ce un caprice ou une vraie nécessité ? A moins qu’il ait l’âme voyageuse de Blaise Cendrars qui écrivait dans Feuilles de route : « Quand tu aimes il faut partir/quitte ta femme, quitte ton enfant/…. » Seul face à ses questions, il ne trouvera aucun recours auprès de ses proches. Il ne se confie pas vraiment à sa femme (Cécile Metrich), son ami (Philippe Millat-Carus) envie sa situation sociale, seul son père (Excellent Pierre Trapet) pourrait le comprendre puisqu’il est lui-même passé par là sans avoir cédé à l’appel du large. La pièce ne donne pas de réponse et c’est là son intérêt. Les acteurs sont tous bons même si on aurait attendu plus de nuances dans l’interprétation de Bruno Paviot qui ne traduit pas toujours au plus près la complexité de l’état mental de Serguéi. La mise en scène d’Alain Mollot joue très justement de l’étrangeté, de l’humour et du suspens de la situation, jetant différents éclairages le théâtre intérieur du personnage.

La Ville d’Evgueni Grichkovets ; traduction, Arnaud Le Glanic ; mise en scène Alain Mollot ; scénographie, Raymond Sarti ; Costumes et accessoires, Nadia Leon ; lumières, Philippe Lacombe ; musique Gilles Sivilotto. Avec Cécile Metrich, Philippe Millat-Carus, Bruno Paviot, François Roy, Pierre Trapet. Au Théâtre des Lucioles, à 17h25, jusqu’au 28 juillet.

Photos © Benoit Fortrye

A propos de l'auteur
Corinne Denailles
Corinne Denailles

Professeur de lettres ; a travaille dans le secteur de l’édition pédagogique dans le cadre de l’Education nationale. A collaboré comme critique théâtrale à divers journaux (Politis, Passage, Journal du théâtre, Zurban) et revue (Du théâtre,...

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