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Critiques / Théâtre

La Source des saints de John Millington Synge

par Corinne Denailles

Un conte gaélique puissant

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La Source des saints (1905), moins connue que le célèbre Baladin du monde occidental (1907), fait penser aux Aveugles (1890) de Maurice Maeterlinck, pièce symboliste étrange qui parlerait de l’aveuglement de celui qui a perdu la foi et qui a peur. On a pu voir dans En attendant Godot (1953) de Beckett une pièce sur la déréliction proche des Aveugles de Maeterlinck. Le couple d’aveugles de Synge renvoie aux personnages de Beckett qui disait devoir beaucoup à Synge. Il y a un parfum de parenté entre ces trois pièces qui sur des modes différents explorent des territoires voisins, jusqu’aux dialogues entre des personnages viscéralement attachés l’un à l’autre : « on en fait une bonne paire, un grand moment avant de crever » (La Source des saints).

Martin et Mary Doul vivent comme des clochards, accrochés l’un à l’autre, se déplaçant à tâtons, accroupis tout le jour au carrefour de chemins où ils font la mendicité. Vient à passer un saint (Arthur Verret) qui grâce à l’eau miraculeuse d’une source, leur rend la vue. Mais voilà qu’au lieu de se réjouir, ils se lamentent de découvrir la laideur de leur compagnon et du monde, le désagrément du travail, les jours gris et sales. Martin en perd la tête. Le miracle n’a qu’un temps ; ils perdent à nouveau la vue mais ils sont maintenant solitaires car la vie les a séparés. Finalement, ils se retrouveront et quand le saint leur proposera de leur rendre à nouveau la vue ils refuseront, préférant le confort de la cécité, le rêve à la réalité, la douceur des sensations physiques que les voyants ont oubliée, la poésie d’un chant d’oiseau, du murmure d’une source ou « les douces toute belles senteurs ».

Parabole sur l’aveuglement et l’illusion, la pièce de Synge est écrite dans une langue rude qui roule les cailloux des chemins et sent les tourbières irlandaises, truffée d’expressions imagées ; une langue poétique, heurtée et frustre, dont la belle traduction de Noëlle Renaude rend toute la saveur et toutes les couleurs. La mise en scène dépouillée de Michel Cerda joue de l’ombre et de la lumière sur le sombre plateau de métal éclairé de reflets solaires dans la belle scénographie de Olivier Brichet associée aux lumières de Marie-Christine Soma.
Anne Alvaro est Mary Doul, personnage têtu et insoumis, enveloppée dans quelques épaisseurs de vêtements informes qui la protègent. Sa voix si singulière se fait parfois cris d’oiseau dans une sorte d’étranglement douloureux ou rire de gorge inextinguible et contagieux quand elle et son compagnon Martin Doul sont à nouveau réfugiés dans leur monde. Martin, personnage tellurique est interprété par Yann Boudaud. Christophe Vandevelde est le forgeron Timmy qui veut les aider à tout prix et Chloé Chevalier la séduisante Molly. En intermède, un magicien (Arthur Verret) nous révèle ses trucs, suggérant qu’il ne faut pas se fier aux apparences, aussi miraculeuses soient-elles. N’est pas toujours aveugle celui qu’on croit.

La Source des saints de John Millington Synge, traduction de Noëlle Renaude ; mise en scène de Michel Cerda. Scénographie de Olivier Brichet ; lumières de Marie-Christine Soma ; costumes de Olga Karpinski. Avec Anne Alvaro, Yann Boudaud, Chloé Chevalier, Christophe Vandevelde, Arthur Verret et Silvia Circu. A Aubervilliers, théâtre de la Commune jusqu’au 2 février 2017. Durée : 2h10.

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