La Scortecata d’Emma Dante à La Colline.
Vivre sa vie jusqu’au bout pour réaliser son rêve - grandiloquence d’un beau théâtre grotesque.

Emma Dante - cinéaste, comédienne, dramaturge, metteuse en scène de théâtre et d’opéra, auteure et réalisatrice, inspirée des traditions de l’Italie du sud et de sa Sicile natale, adapte un conte - Les Deux Vieilles - de l’auteur napolitain Giambattista Basile : La Scortecata, un éloge poétique de la vieillesse, une fable, un ballet onirique, entre rêve bienheureux et cauchemar.
Un roi aux désirs insatiables tombe amoureux d’une femme dont il n’a entendu que la voix. Il ignore que c’est une centenaire aux traits disgracieux. Aidée de sa soeur et de l’intervention d’une fée, elle se rend aimable afin de passer la nuit au château, en restant dans l’obscurité complète.
La recherche d’un plaisir brut va-t-elle être victime de la supercherie ? Un récit radical, entre commedia dell’arte et drame shakespearien, entre langue de cour et parler canaille du XVII è siècle - expressions argotiques, invectives populaires - un savant théâtre de tréteaux orchestré.
Sur une scène nue, deux hommes, à qui l’on a confié les rôles féminins - tradition théâtrale du XVIII è - incarnent les deux vieilles femmes et le roi. Deux chaises et une planche en décor. Le
jeu des comédiens mêle la gaieté napolitaine à la gravité universelle du conte, « dans le contexte d’une société où des femmes sont prêtes à tout pour faire peau neuve », contre le patriarcat.
Rêve et cauchemar, les deux soeurs n’en finissent pas de se plaindre de leur état, si ce n’est que l’une croit voir un peu de lumière dans la caverne noire de son grand âge : elle a plu au roi, elle dont la voix l’a enchanté, sans qu’elle ne soit vue de lui, sous les outrages irréversibles du temps.
Salvatore D’Onofrio et Carmine Maringola sont des interprètes percutants et grotesques, simulant la sénilité, se recroquevillant, pliant le dos, cassant leur silhouette, geignant ; et, pour prétendre s’asseoir sur une chaise, elles se donnent la main, s’efforçant à fléchir leur silhouette désarticulée.
Affublés de désuets dessous blancs d’époque comiques, ces figures sont des poupées vieillies et cassées, ayant manqué leur vie : l’une d’elles peut-être se serait mariée, si l’autre n’avait été là.
Or, relever du quatrième âge n’empêche pas de rêver, ni d’imaginer un ailleurs plus beau possible.
Eloquentes et expressives, les vieilles dames mettent leurs conciliabules et leurs discours au service d’un onirisme foisonnant - des images inventées d’un bonheur à proximité - illusion.
L’une d’abord a renâclé et bien hésité à porter aide à sa soeur égarée qu’elle a tenté de tancer et raisonner ; puis, observant que celle-ci se se rendrait pas et n’abandonnerait pas sa détermination, elle a finalement acquiescé à tous ses caprices et désirs, volant à son secours pour favoriser son souhait le plus cher : tromper le roi, son pouvoir magistral et abusif, par une belle jeunesse mimée.
Grâce à l’intervention de la baguette magique d’une fée, voilà l’indigne dame très âgée changée en belle princesse, vue de dos, chevelure rousse et capeline ample et légère - figure glamour. Nous ne révélerons pas la fin dramatique du songe d’une nuit d’hiver tardive, si ce n’est que les deux femmes consentent en dernière analyse, dans la douleur, à un état désobligeant et affligeant.
Deux interprètes magnifiques offrant au public l’image d’une vieillesse décatie qui n’en est pas moins apte à réclamer son dû, de manière forcenée, la reconnaissance d’un être-là au monde, à travers mouvements, gestes et déplacements performatifs, qui suscitent admiration et émotion, quand la parole fait oeuvre de soutien, de tension - décision et énergie inscrites dans le corps.
Réflexion sensible et distante, pleine d’humour sur le temps qui passe, griffant sans remède les corps et les âmes. Reste l’expérience d’une vie, qui noue des liens indéfectibles entre les êtres - une aventure existentielle que rien ne peut remplacer, plus forte que les rêves et les songes.
La Scortecata, texte, mise en scène, scénographie et costumes Emma Dante, librement adapté du conte Les Deux Vieilles de Giambattista Basile. Avec Salvatore D’Onofrio et Carmine Maringola. Lumières Cristian Zucaro, collaboration artistique Daniela Gusmano. Du 17 juin au 28 juin 2023, du mercredi au samedi 20h30, mardi 19h30 et dimanche 15h30, spectacle en napolitain sur-titré en français à La Colline - Théâtre National 15, rue Malte-Brun 75020 -Paris. Tél : 01 44 62 52 52 www.colline.fr
Crédit photo : ML Antonelli



