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Critiques / Théâtre

La Révolte de Villiers de L’Isle-Adam

par Dominique Darzacq

Le rêve et le néant

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Poète boudé de son vivant par la gloire et la fortune, buveur d’absinthe et coureur d’absolu, Villiers de L’Isle-Adam (1838-1889) n’a pas seulement donné son nom à une rue de Paris du XXème arrondissement. A son actif, quelques œuvres mémorables où s’attisent la vie de l’esprit et le rêve. Parmi celles-ci Les Contes cruels, Eve future, Axel , qui servirent de flamboyants semis aux Symbolistes. Ce « dormeur éveillé » comme le surnommait Anatole France, qui avait pour ami Mallarmé et Baudelaire avec qui il partageait une identique prédilection pour Edgar Poe, usait de sa plume pour ferrailler contre la société de son temps et son étouffante bienséance. « Je veux tuer le bourgeois » annonçait-il dans une lettre adressée à Mallarmé. Son arme de destruction active sera de toute évidence La Révolte.

Créée en 1870, la pièce déçut ses contemporains et tint l’affiche seulement 5 jours. Ils attendaient un vaudeville avec amant à la clé et ils se retrouvaient devant un brûlot qui mettait le feu aux poudres d’une société positiviste et financière en même temps qu’il ouvrait la porte par laquelle allaient passer plus tard les héroïnes d’Ibsen et de Strindberg.

« Je n’entends sonner que de l’argent dans vos paroles » assène Elisabeth à Félix son banquier de mari. La révolte, c’est la sienne. Celle d’une femme qui était faite pour aimer et a vu ses « espoirs d’admirables soirs profanés sur des livres de comptes ». Après quatre ans de mariage, l’épouse et mère parfaite doublée d’une précieuse collaboratrice, décide à minuit de solder ses comptes et de tout plaquer. Ce mari qui « à la place de rêve n’a que le néant à lui offrir », elle le quitte. Elle ne part pas pour un amant, non, juste pour vivre. Mais un oiseau à qui on a brisé les ailes peut-il encore voler ? Quatre heures plus tard, « celle qui était faite pour endormir le front généreux d’un compagnon de liberté », oiseau à jamais blessé revient dans la sa cage et reprend sa place à la table des comptes.

Chevelure rousse, sanglée jusqu’au cou dans le carcan d’une robe noire, Anouk Grinberg hisse au sommet une Elisabeth désaffectée d’elle-même, tout à la fois fer et flamme, glace et braise qui emmêle d’ironie froide ses cris de détresse et de rébellion pour mieux nous arracher l’âme et du coup on lui pardonne de parfois laisser un peu trop tomber sa voix. Face à elle, Hervé Briaux fait merveille en mari banquier aussi effrayant que risible, pour qui « il faut avoir les yeux secs pour y voir clair en affaires », qui, aux montagnes trop hautes, préfère l’eau tiède et la modération, droit dans ses bottes d’imbécile suffisance , qui n’a rien compris et de toute évidence de comprendra jamais rien. « Pauvre homme ! », lui dira pour finir une Elisabeth, sans doute brisée mais à jamais insoumise. C’est superbe et déchirant.

Avec pour décor (Gérard Didier) et seul luxe, juste un lourd drapé de velours frappé et quelques meubles d’époque que nimbent les délicats clairs obscurs de Dominique Bruguière, Marc Paquien a su couler sa réalisation scénique dans ce magique écrin que sont Les Bouffes du Nord et en tirer parti pour exalter tout à la fois l’idée d’étouffement et l’aspiration aux chimères. Sa mise en scène, toute en finesse et tension fait la part belle à la force d’un propos, qui, au-delà du manifeste féministe, est un bouleversant plaidoyer pour la liberté et l’accomplissement de soi et au passage nous interpelle sur nos rêves avortés.

La Révolte de Villiers de L’Isle-Adam, mise en scène Marc Paquien, scénographie Gérard Didier, lumières Dominique Bruguière, costumes Isabelle Deffin, son Xavier Jacquot. Avec Anouk Grinberg et Hervé Briaux (durée 1h15)

Théâtre des Bouffes du Nord 21h, jusqu’au 25 avril tel 01 46 07 34 50

Puis en tournée dès la rentrée 2015, notamment : Monaco (22/10), Luxembourg (27 et 28 /11) Aix en Provence (du 26 au 28/11)

Photos ©Pascal Victor-Arcomart

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