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Critiques / Théâtre

La Maison de Bernarda Alba de Federico Garcia Lorca

par Corinne Denailles

La cause des femmes

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Troisième volet d’une trilogie tragique consacrée à la condition féminine en Andalousie dans les années 1930 (dont les deux premiers sont Noces de sang et Yerma), La Maison de Bernarda Alba a été écrite par Federico Gracia Lorca en 1936, peu de temps avant son exécution par le régime franquiste. Avec cette pièce, très subtilement traduite par Fabrice Melquiot, l’écrivain et poète espagnol fait son entrée au répertoire de la Comédie-Française dans une mise en scène intense de Lilo Baur.
La pièce dénonce l’enfermement des femmes opprimées sous le boisseau d’une tradition morale et religieuse qui ne leur accorde aucune liberté et leur enjoint de se marier, de baisser les yeux devant leur mari et de perpétuer l’oppression des enfants qui ont le malheur de naître filles.

Bernarda Alba est la garante de cet ordre redoutable selon lequel toute femme libre et une putain et qui prescrit a lapidation des filles-mères. Après le décès de son second mari, elle impose à ses cinq filles un deuil de huit années, deuil qui l’arrange bien car il leur interdit tout commerce avec l’extérieur, c’est-à-dire avec les hommes. Dans cette ambiance étouffante qui transpire la frustration, on prépare le mariage d’Angustia (née d’un premier lit, elle est la seule à être dotée) avec un homme qui n’en veut qu’à son argent et se moque de son physique ingrat. Ces préparatifs génèrent une excitation électrique qui suscite jalousie, fantasmes, pulsions violentes chez ces filles résignées à leur sort, sauf chez la plus jeune, Adela (lumineuse Adeline d’Hermy) qui palpite d’un désir de vie et d’amour auquel elle ne renoncera pas.

La mise en scène de Lilo Baur s’appuie sur un superbe mur de dentelle, symbole d’emprisonnement, jalousies noires, moucharabieh, élégant et lourd tout à la fois, au travers duquel perce le monde extérieur (belle scénographie d’Andrew Dedwards), la lumière, la vraie vie. Ce dispositif permet deux niveaux de jeu qui s’éclairent l’un l’autre. De l’autre côté du mur, c’est l’appel sensuel du chant des moissonneurs, mais c’est aussi la femme qu’on lapide en place publique ; c’est l’appel de la liberté mais c’est aussi le regard des autres qui jugent et le poids de la religion qui régente les conduites. Le spectacle est mis en musique par Mich Ochowiak avec une grande intelligence du texte. Nulle espagnolade mais une ambiance sonore qui contribue à la densité latente du drame et à l’expression de sa violence.

Contrastant avec la dramatisation installée par la scénographie, la musique, mais aussi par les belles lumières de Fabrice Kebour, la direction d’acteur joue sur une retenue qui évite judicieusement la redondance tragique. Pas d’agitation extrême ni de gesticulations méditerranéennes. La maîtresse des lieux n’est un monstre que malgré elle, victime d’une tradition qui l’a tuée il y a longtemps et qu’elle s’emploie religieusement, servile servante, à perpétuer par une autorité inflexible. Trois de ses cinq filles, Martirio, Amelia et Magdalena se confondent dans leurs habits ternes, leur démarche effacée, leur disgrâce ; elle ont fait le deuil de leur vie et ne supportent pas de voir l’une d’entre elles échapper à ce destin. Lilo Baur concrétise tous les non-dits de la pièce en particulier la présence masculine, fantôme suggéré dans le texte, qu’elle propulse en scène dans un pas de deux rêvé et sensuel avec la jeune et vivace Adela qui mourra en combattant pour sa liberté, d’une certaine manière tuée par sa mère. Pour que ce combat ne soit pas vain, la metteure en scène donne pour linceul à la jeune fille la jolie robe d’un vert vif qu’elle avait reçue pour son anniversaire. Un combat qui reste toujours à mener près d’un siècle plus tard.
Lilo Baur signe un spectacle de haute tenue dont la mise en scène use du tragique avec retenue. Tout en tensions intérieures, semé d’indices funestes, il en acquiert une force décuplée.

La Maison de Bernarda Alba de Federico Garcia Lorca, traduction de Fabrice Melquiot ; mise en scène Lilo Baur ; scénographie, Andrew Dedwards ; Costumes, Agnès Falque ; Lumières ; Fabrice Kebour ; Musique originale et réalisation sonore
Mich Ochowiak. Avec Claude Mathieu, Anne Kessler, Cécile Brune, Sylvia Bergé, Florence Viala, Coraly Zahonero, Elsa Lepoivre, Adeline d’Hermy, Jennifer Decker, Elliot Jenicot, Claire de La Rüe du Can et les élèves-comédiens : Claire Boust, Ewen Crovella, Charlotte Fermand, Thomas Guené, Solenn Louër, Valentin Rolland. A la Comédie-Française, jusqu’au 25 juillet 2015 à 20h30, matinée à 14h. Réservations au 0 825 10 1680. Durée : 1h40.
www.comedie-francaise.fr

© Brigitte Enguérand

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