Du 29 janvier au 13 février 2026 à La Criée - Théâtre National de Marseille.

La Leçon, texte d’Eugène Ionesco, mise en scène Robin Renucci.

Contre le pouvoir patriarcal et ses discours pour la liberté des femmes.

La Leçon, texte d'Eugène Ionesco, mise en scène Robin Renucci.

Un professeur dans une petite ville de région reçoit une jeune élève qui veut passer son « doctorat total ». Il va lui apprendre successivement l’arithmétique, la linguistique et la philologie comparée. Satisfait du savoir de l’Elève, Le Professeur montre de la bonne volonté. Or, dès qu’elle s’embrouille, il perd pied et s’enclenche le processus infernal ; lui-même ne parvient plus à raisonner et s’égare dans les méandres d’un langage confus.

La transformation progressive du Professeur et celle de l’Elève, liées, en sont le ressort dramatique. Poli, timide, l’homme est d’abord l’image même de la patience. A peine perceptible est la lueur lubrique du regard qui traduit sa double nature. D’un accueil prévenant et respectueux, il passe à la violence menaçante, à l’agressivité incontrôlée jusqu’au meurtre avec le couteau.

Le savoir peut faire basculer l’être dans la folie et déchainer, chez celui qui croit le posséder, une soif inextinguible de puissance, au point de se confondre avec le « maître absolu » et de briser l’élève victime, lorsqu’il tente de le lui communiquer, tel est le point de vue de Marie-Claude Hubert dans son essai (Eugène Ionesco, Coll. Les Contemporains, édit. Du Seuil, 1990).

Pour le comédien et metteur en scène Robin Renucci, directeur de La Criée - Théâtre National de Marseille -, se révèle dans La Leçon (1951) la violence du langage, l’arme de l’autoritarisme. Le professeur figure le danger d’un système pyramidal où l’aveuglement et la surdité, le refus de la moindre attention portée à « plus petit que soi » ratifient le non-être existentiel de celui-ci, la non-reconnaissance de son corps et sa soumission au pouvoir.

La scène est conçue comme un espace de jeu, une aire ludique telle qu’on en voit dans les crèches, nudité et sobriété mais aussi regard amusé par la palette des couleurs vives - rouge, bleu, jaune…- accordées aux éléments du décor et de la scénographie, des formes géométriques - carrés, triangles, rectangles et cercles - qui sont autant des outils d’apprentissage sur le sol d’ardoise d’un tableau de classe des fifties que les pièces d’un jeu collectif. Mais à cour et à jardin, des bûchettes sur-dimensionnées de calcul mental jonchent le plateau dans l’ombre, autour de l’appartement du Professeur. Les dites bûchettes servent en fait à fabriquer les croix de cimetière des défunts.

Et pourtant, tout avait commencé dans la comédie et la bonne humeur. Inès Valarcher dans le rôle de l’élève arrive pimpante comme une ado de son temps, casque vissé aux oreilles et dansant au rythme de ses chansons et musiques préférées, pleinement vivante elle-même, de ses modèles et de ses repères, mais pas moins ouverte au savoir rigoureux et à ses exigences.

Elle ne s’inscrit pas dans le jeu de séduction classique entre jeune fille et professeur plus ou moins âgé, elle en détournerait plutôt le programme et les codes grâce à la plasticité de son corps - comédienne venue du cirque-, des figures qu’elle dessine librement - pirouettes, roues, poiriers et grands écarts.

L’Elève est déjà ailleurs, à l’aise, forte de son émancipation, mais réceptive au savoir encore, à la chose enseignée, en étant prête à prendre son envol.

La Bonne - Christine Pignet - ne fait qu’assister le Professeur, le prévenant pourtant des dangers encourus : elle reste une complice implicite obligée.

Quant au Professeur, Robin Renucci lui-même, il incarne le Maître disqualifié, une figure en veste et pantalon du siècle dernier un peu désuète, figée dans ses certitudes et un corps maladroit, non délié, et dépendant de ses pulsions. Il sait qu’il atteindra l’adversaire par sa parole vaine qui lui imposera le silence tandis que l’Elève souffre d’un mal de dents, signe d’une incongruité magistrale, l’intrusion d’un discours masculin anesthésiant le corps féminin

Une Leçon bien funeste et radicale, révélatrice de l’état d’un monde, celui-ci condamné avec à-propos dans cette confrontation scénique entre la vie et le désir, et la chape de plomb que le pouvoir patriarcal voudrait leur imposer. Une jolie lutte artistique contre la soumission des femmes, et pour leur liberté.

La Leçon, texte d’Eugène Ionesco, mise en scène Robin Renucci, assistanat à la mise en scène Sven Narbonne, scénographie Samuel Poncet, création lumière Sarah Marcotte, création son Orane Duclos, 
costumes Jean-Bernard Scotto. Avec Robin Renucci, Inès Valarcher, Christine Pignet. Du 29 janvier au 13 février 2026 à La Criée - Théâtre National de Marseille. Tél : 04 91 54 70 54 www.theatre-lacriee.com Les 3 et 4 mars, Théâtre du Bois de l’Aune - Aix-en-Provence. Le 5 mars, Théâtre d’Arles. Le 10 mars,Théâtre du Chêne Noir - Avignon. Le 12 mars, Théâtre des Trois Ponts - Castelnaudary. Le 13 mars, Théâtre des Trois Ponts - Castelnaudary. Le 17 mars, Théâtre Olympe de Gouges - Montauban. Le 19 mars, Théâtre Ducourneau - Agen. Le 24 mars, La Halle aux Grains - Bayeux. Le 2 avril, Domfront. Les 7 et 8 avril, Châteauvallon. Le 9 avril, Théâtre National de Nice. Le 10 avril, Théâtre National de Nice. ­La Leçon entre en résonance avec la seconde création 2026 de Robin Renucci, L’École des femmes avec François Morel, à Grignan.

Crédit photo : Vincent Beaume.

A propos de l'auteur
Véronique Hotte

Laisser un message

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

S'inscrire à notre lettre d'information
Commentaires récents
Articles récents
Facebook