Du 1er au 16 mars 2025 à L’Odéon-Théâtre de l’Europe à Paris 6è
L’Esthétique de la violence d’après Peter Weiss par Sylvain Creuzevault
Théâtre brechtien, théâtre documentaire, théâtre-récit, commedia dell’arte, théâtre de tréteaux, agit-prop et cabaret

Sylvain Creuzevault met en scène L’Esthétique de la résistance avec maestria - roman de Peter Weiss qui ne peut que toucher les jeunes gens d’aujourd’hui, ceux « issus de la diversité », les autres, et les plus âgés, tant il est question des disparités sociales et idéologiques. Entre engagements et résistances.
La résistance allemande au nazisme, est intérieure, contre la situation historique de la victoire du fascisme - exil, guerre, échec de la révolution communiste, exploitation sociale. Cruelle et mélancolique, l’oeuvre de Weiss est le récit des défaites du mouvement ouvrier européen au début du XX è - l’errance et le désarroi des communistes et sympathisants.
Peter Weiss (1916-1982), écrivain, cinéaste et peintre, né en Allemagne et mort en Suède, qui avait fui le régime nazi, dès 1935, consacre les dix dernières années de sa vie à écrire L’Esthétique de la résistance. L’action va de 1937 à 1945 ; le narrateur, double approximatif de l’auteur, jeune ouvrier, relate son action et celle du milieu ouvrier contre le fascisme.
Le regard lucide et engagé, le penseur se forge un regard critique en fréquentant les grandes oeuvres artistiques, représentant les catastrophes traversées par l’humanité. Outil d’appréhension du monde et de résistance à l’ordre établi, l’art est une force réelle : la gigantomachie de Pergame, autel orné d’une frise monumentale, qui représente la victoire des Dieux sur les géants, de l’ordre sur le désordre, dont les fragments monumentaux sont à Berlin, mais aussi Bruegel l’Ancien, Picasso, Dürer, Kafka, Delacroix, Géricault, Goya…
Le Massacre des Innocents, Le Triomphe de la Mort, Guernica, Tres de Mayo… sont prétextes à des analyse signifiantes, des oeuvres emblématiques d’une humanité qui se fourvoie, sans planche de salut. Nul héros ne met fin à ce massacre perpétuel qu’est l’Histoire, or Weiss entretient l’espérance d’un salut par l’action politique et par l’écriture.
A part le narrateur (Gabriel Dahmani), et ses parents - personnages fictifs -, les protagonistes scéniques ont existé dans la réalité historique - Coppi, Hoddan, Heilmann….
De septembre 1937 à septembre 38, on suit le narrateur avant qu’il rejoigne le bataillon Thälmann des Brigades internationales en Espagne, dissous en septembre 1938. Le deuxième livre s’étend de septembre 1938 jusqu’en mai 1940, le départ de Suède. A Stockholm, le narrateur rencontre Brecht, intégrant les réseaux clandestins du parti communiste allemand en exil : travail à l’usine, séances de dramaturgie, réseau de résistance.
Sur le plateau, quelques scènes de Mère Courage composent un morceau de bravoure de théâtre dans le théâtre : les scènes jouées rappellent les plus grandes créations brechtiennes, l’énigme des visages effacés, les costumes de lin blanc cassé, l’épopée symbolique. Le troisième livre commence en mai 40 : les parents du narrateur, qui avaient quitté la Bohême après l’invasion de la Tchécoslovaquie, rejoignent la Suède - les années de guerre. Domine le témoignage de Charlotte Bischoff, survivante du démantèlement du réseau de résistance communiste, gardienne et dépositaire de la mémoire qui cite le nom des morts, les résistants au fascisme - champ d’images de pendaisons et de mises à mort.
Théâtre brechtien, théâtre documentaire, théâtre-récit, Commedia dell’arte, théâtre de tréteaux, agit-prop, cabaret, l’invention scénique et la direction d’acteurs de Sylvain Creuzevault sont inspirées, avec clins d’oeil à l’actualité : « Mesdames et Mesdames. »
Dans une scénographie du vide - structures industrielles de métal et de verre profilées - l’affairement des gares, ports, villes…-, dans la brume de la mémoire de l’Histoire, se profilent l’existence quotidienne et les rêves vrais de ceux qui s’engagent.
Solos du narrateur, duos, échanges avec les camarades, fresques collectives, le débat prend vie - contenu des idées, réflexion dialectique, échanges - à l’intérieur d’une cuisine sous une pauvre lampe, dans un bureau clandestin, un local de l’Orchestre rouge parisien.
Passion et conviction, élan existentiel, foi et espérance, la fougue juvénile est à son zénith, et l’attention soutenue et portée à la scène ne fléchit jamais durant toute la représentation, les tableaux se succèdent dans la triste allégresse de temps condamnés au désespoir.
Musiques, danses, chants, poèmes rimbaldiens, entre autres, mouvements chorégraphiques, lumières tamisées ou blafardes, l’Histoire est l’Invitée de la scène devenue lumineuse à travers le talent d’un théâtre politique de troupe et l’expérience des plus avertis, une fresque artistique virtuose dont la composition porte toute la verve ressentie : engagement, défense humaniste, respect de la collectivité et du bien universel, attention portée aux échanges fructueux.
Une recherche exécutée avec brio sur l’unité à trouver des engagements et des résistances.
L’Esthétique de la résistance, d’après Peter Weiss, adaptation et mise en scène de Sylvain Creuzevault. Avec Juliette Bialek, Yanis Bouferrache, Gabriel Dahmani, Valérie Dréville, Vladislav Galard, Pierre-Félix Gravière, Arthur Igual, Charlotte Issaly, Simon Kretchkoff, Frédéric Noaille, Vincent Pacaud, Naïsha Randrianasolo, Lucie Rouxel, Thomas Stachorsky, Manon Xardel. Scénographie Loïse Beauseigneur, Valentine Lê, costumes Jeanne Daniel-Nguyen, Sarah Barzic, son Loïc Waridel, lumière Charlotte Moussié, vidéo Simon Anquetil, régie plateau Léa Bonhomme, régie générale Arthur Mandô, assistanat à la mise en scène Ivan Marquez, dramaturgie Julien Vella, création musique originale et régie son Loïc Waridel, création musiques originales Pierre-Yves Macé. Du 1er au 16 mars 2025, du mardi au samedi à 19h, le dimanche à 15h, à L’Odéon-Théâtre de l’Europe, Paris 6è.
Crédit photo : Jean-Louis Fernandez



