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Critiques / Théâtre

L’Envers du music-hall de Colette

par Corinne Denailles

Style et grâce de chroniques croquées sur le vif

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Généralement, on connaît de Colette les Claudine, éventuellement Chéri où la fiction anticipe la réalité (bien après la publication, elle épousera le jeune fils de son mari) ou Dialogues de bêtes que tous les enfants ont lu à l’école, son style libre et imagée, son accent bourguignon, sa passion pour les chats. On connaît peut-être moins son anticonformisme, ses talents de journaliste qu’on reconnaît dans ses points de vue sur le monde, son tempérament provocateur et sulfureux qui pousseront l’Eglise catholique à lui refuser un enterrement religieux en 1954. Au début du siècle elle s’habillait comme un homme, ne se cachait pas de ses liaisons homosexuelles. C’est justement auprès d’une de ses amoureuses, Missy, fille du duc de Morny, qu’elle découvre la scène et y prend goût. Elles jouent des spectacles de pantomime, parfois nue, dont l’érotisme fera scandale. La première mime féminine se plaisait-elle à dire. Colette a adoré le music-hall. On en trouve des échos dans La Vagabonde mais surtout dans L’Envers du music-hall, petites chroniques quotidiennes des coulisses du métier.

Dans le cadre du festival Singulis, Danièle Lebrun a choisi de faire entendre ces petits bijoux, ces instantanés capturés par la patte sûre et gracieuse de l’écrivain. La comédienne, vêtue à la Colette d’un ensemble rouge pas du tout féminin, donne vie avec grâce et humour aux saynètes dans lesquelles elle efface joliment la frontière entre personnages et narrateur, même quand Colette est elle-même personnage. Colette raconte les coulisses du métier de saltimbanque au début du XXe siècle qui n’était pas une sinécure. De train en train, d’hôtels borgnes en loges pas chauffées, les artistes ont la vie dure et c’est avec une tendre ironie qu’elle se moque de leurs travers et presque avec un souci de journaliste de révéler la dure réalité qui se cache derrière les paillettes et le rêve :« Nous sommes laids, sans grâce et sans humilité. Pâles de surmenage, ou bien rouges d’un déjeuner hâtif. La pluie de Douai, le soleil de Nîmes, le vent salin de Biarritz ont verdi, roussi ces lamentables « pelures » de tournée, grands manteaux cache-misère qui se targuent d’un genre anglais. […] Je n’ai pas passé si vite devant la vitrine de l’horloger que le miroir ne m’ait montré mes secs cheveux ternes, et ces deux ombres tristes sous les yeux, et la bouche sèche de soif, et la taille veule sous le tailleur marron dont les basques molles se soulèvent et retombent... J’ai l’air d’un hanneton découragé, battu par la pluie d’une nuit de printemps... J’ai l’air d’un oiseau déplumé... J’ai l’air d’une gouvernante dans le malheur... J’ai l’air... mon Dieu, j’ai l’air d’une actrice en tournée, et c’est assez dire... »
Colette n’a pas son pareil pour mettre en scène une tranche de vie. Parallèlement à sa carrière dans le music-hall, elle est journaliste au Matin, chroniqueuse judiciaire, critique de théâtre, rédactrice de mode, et c’est en témoin, intérieur et extérieur, qu’elle rend hommage à ces gagne-petit, à ces laissés-pour-compte. Non seulement on goûte avec gourmandise les portraits croqués par Colette mais on se régale de l’interprétation de Danièle Lebrun, tendrement malicieuse, qui, avec virtuosité et sans jamais appuyer le trait, campe les nombreux personnages, précision du trait, de l’attitude, de l’accent, ou esquisse rapide, et passe de l’un à l’autre dans un souffle, dans un mouvement. De la belle ouvrage.

L’Envers du music-hall de Colette, conception et interprétation Danièle Lebrun, adaptation et collaboration artistique, Marcel Bluwal ; lumières,, Jacques Rouveyrollis. Au Studio théâtre de la Comédie-Française jusqu’au 5 mars à 20h30. Résa : 01 44 58 15 15Durée : 1h20.

Texte au éditions Flammarion

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