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Critiques / Opéra & Classique

Katia Kabanova de Leoš Janáček

par Caroline Alexander

Vertige au cœur de l’enfermement

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De tous les opéras de Leoš Janáček (1854-1928), ce compositeur qui aime mêler la musique des mots à celle des notes, Katia Kabanova est le plus sollicité par les institutions lyriques. Il a inspiré bien des metteurs en scène renommés – André Engel, Christophe Marthaler, Andrea Breth, Robert Carsen – qui ont chacun livré des lectures différentes, voire opposées, mais toujours justes. Le tragique destin de Katia, la mal mariée éprise d’un homme qui ne lui a pas été destiné, charrie à l’évidence des relents universels.

Janáček les a découverts dans une pièce de théâtre du russe Ostrovski et les a revêtus de sonorités poignantes. Qui peuvent passer sans se dénaturer à une version pour piano seul (par André Engel), au cadre d’une cour d’HLM ( par Christoph Marthaler aux eaux frissonnantes de la Volga (par Robert Carsen).

Le metteur en scène Philipp Himmelmann est un familier de l’Opéra de Nancy où il a, à plusieurs reprises déjà, apposé la signature de son réalisme pragmatique (pour Le Chevalier à la Rose de Richard Strauss dès avril 2005, pour Grandeur et Décadence de la ville de Mahagonny de Kurt Weill en avril 2007, pour Le Nain de Zemlinsky en juin 2013).

Il opte ici pour un huis clos résidentiel à la mi-temps du 20ème siècle, deux étages superposés d’un immeuble d’habitations multiples (ou d’un hôtel ?). Deux couloirs, leurs portes d’habitat, leurs portes d’ascenseur, leurs fenêtres en mosaïques de verre opaque. Ils glissent insensiblement, s’allongent, s’arrêtent sur d’autres portes, toujours aussi anonymes, sur celles de l’ascenseur qui aspire ses passagers, ceinturent en quelque sorte une vie captive comme celle des poissons prisonniers de leur aquarium. Une vie sans autre issue que le vide, la mort dans le noir absolu qui clôt le spectacle.

Dès les premières notes de l’ouverture, la tragédie s’exhale d’abord à pas menus. A la tête de l’Orchestre symphonique et lyrique de Nancy, Mark Shanahan commence par les distiller en douceur avant d’en embraser la rage comme une étreinte folle.

En petite robe rouge, les bouclettes sagement ramenées en chignon arrière, la blonde finlandaise Helena Juntunen, soprano aux vocalises éthérées, incarne une Katia déboussolée par sa passion interdite, une Katia en errance d’elle-même, cherchant une raison d’être entre un medium de douceur et des aigus jaillissant pointus comme des points d’interrogation. Boris, l’homme aimé, a l’allure mûre, le cheveu gris du ténor Peter Wedd, homme jeune plutôt que jeune homme, un choix visible sans doute voulu par le metteur en scène pour lui conférer un statut responsable. Il le joue en discrétion et le chante d’une voix au timbre puissant et caressant. Éric Huchet fait de Tikhon, le brave mari soumis à la tyrannie de sa mère, un être falot auquel seule la colère donne des couleurs.

Et la mère en question, belle-mère despote de Katia, est quasi caricaturée par la galloise Leah Marian-Jones, mezzo à l’ample tessiture capable de d’envoyer ses graves en pyramides éructantes, double vocal d’un art de comédienne qui la transforme en monstre dictatorial à la fois ridicule et effrayant. Eléonore Pancrazi est Varvara, l’amie qui se veut femme libre, proclame ses refus d’une voix chaude aux vibratos serrés, son amant Koudriach possède la voix ferme du jeune ténor Llyr Griffiths, l’oncle Dikoi hérite des graves escarpés de la basse Aleksander Teliga. David Ireland pour Kouliguine, Caroline MacPhie en Glacha, servante et femme de ménage, Marion Jacquemet, Valérie Barbier et Taesung Lee complètent une distribution en parfait équilibre. Que couronne le Chœur de l’Opéra national de Lorraine, dirigé en acuité, intelligence et invisible présence par Jacopo Facchini.

Dans son enfermement, sa solitude, cette Katia Kabanova ne s’inscrira pas comme une Katia de plus au répertoire. Elle y laissera les traces indélébiles de nos émotions.

Katia Kabanova de Leoš Janáček, orchestre symphonique et lyrique de Nancy, direction Mark Shanahan, chœur de l’Opéra national de Lorraine, direction Jacopo Facchini, mise en scène Philipp Immelmann, décors David Hohmann, costumes Lili Wanner, lumières François Touret. Avec Helena Juntunen, Éric Huchet, Leah-Marian Jones, Peter Wedd, Aleksander Teliga, Trystan Llyr Griffiths, Eléonore Pancrazi, David Ireland.

Nancy – Opéra National de Lorraine - les 30 janvier, 1er & 6 février à 20h, les 28 janvier & 4 février à 15h
03 83 85 33 11 – www.opera-national-lorraine.fr

Photos : Opéra national de Lorraine

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