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Julie Brochen

par Dominique Darzacq

L’esprit de troupe

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Julie Brochen, comédienne et metteur en scène, qui dirige depuis 2002 le Théâtre de l’Aquarium, s’installe officiellement le 30 juin, à Strasbourg où elle succède à Stéphane Braunschweig à la tête du TNS (Théâtre national de Strasbourg).
Depuis janvier, date de sa nomination, elle n’a cessé d’être en chemin, soit vers Strasbourg qu’il lui faut apprendre à connaître, soit avec la tournée de L’Echange de Claudel qu’elle a créé, avec la complicité de Valérie Dréville, pour le dernier Festival d’Avignon. Spectacle que Julie Brochen présentera en octobre au Théâtre de l’Aquarium, puis comme un trait d’union- en décembre à Strasbourg. Débordée, chamboulée par une nomination à laquelle elle ne croyait pas vraiment, Julie Brochen n’en reste pas moins fidèle à ses engagements artistiques, attachée à l’idée de troupe et de partage, à l’exigence du service public, dont, dit-elle, son art fut nourri. D’abord au Conservatoire, où elle fut l’élève de Madeleine Marion et de Stuart Seide, puis au Jeune théâtre national où les comédiens débutants avaient la possibilité de concevoir des objets de théâtre inattendus dont certains comme Trézène Mélodie de Cécile Garcia-Fogel dans lequel elle fut une Phèdre épatante ou encore un flamboyant Penthésilée à la distribution entièrement féminine pour lequel elle dirigea Jeanne Balibar. Plus tard, lorsque Josyane Horville initie une formation de mise en scène avec l’Institut nomade elle fera partie des premiers cobayes. « nous étions quatre avec Claude Régy comme professeur à travailler sur Maeterlinck pendant un mois. Qui aujourd’hui aurait les moyens de faire une classe pour quatre élèves ? »
C’est avec La Cagnotte d’Eugène Labiche qu’elle signe sa première mise en scène, suivront notamment Le Décaméron des femmes de Julia Voznesenskaya, Oncle Vania de Tchekhov en diptyque avec Le Cadavre vivant de Tolstoï. Hanjo de Mishima lui vaudra d’être « moliérisée » au titre des compagnies. Autant de spectacles réalisés avec Les Compagnons de jeu, compagnie qu’elle a créée en 1993. Si ses « riches et réjouissants » apprentissages ont forgé ses convictions artistiques et son goût de la transmission, c’est dans les coulisses de la Comédie Française, où adolescente, elle assistait aux répétitions que lui vint la passion du théâtre. L’envers du décor serait – il plus magique que la représentation elle-même ?
Julie Brochen ne dit pas non : « ça veut surtout dire que dans la représentation doit persister le secret qui nous captive tant pendant les répétitions et surtout, que nous devons créer les conditions qui nous permettent, lors de la représentation, de le partager avec le public. Personnellement j’aime beaucoup le rituel du théâtre, le fait de participer ensemble à une assemblée qui exige de tous cette présence active et vigilante qui est le fondement même du théâtre. »

Le TNS symbole de la décentralisation

Webthea. Pourquoi avoir posé votre candidature au TNS ? L’Aquarium vous semblait-t-il trop étroit pour abriter vos rêves ?

Julie Brochen. L’Aquarium est un endroit où les rêves peuvent se déployer immensément et je militerai toujours pour que l’Aquarium et la Cartoucherie, comme tous les lieux où se préserve le geste artistique des compagnies, soient la priorité d’une politique culturelle digne de ce nom. Ce sont des espaces nécessaires, et qui malheureusement se raréfient. L’Aquarium a été le premier toit des Compagnons de jeu, leur première maison de théâtre. Dans l’idée de maison de théâtre, il y a celle de la permanence et du répertoire. De celui-là, hors des notions muséographiques, qui s’invente, se choisit, s’impose au présent, qui s’approfondit par des reprises de rôles et des recréations. C’est ce que nous avons fait ici, pendant 6 ans, et que nous ferons aussi à Strasbourg. L’Aquarium est un lieu captivant, qui vibre de toute son histoire et de celle de ses fondateurs. La proximité qui s’établit avec le public nous permet de sentir comment le théâtre s’ancre dans la société, de vérifier aussi l’importance de l’intermittence pour les structures un peu précaires comme celle-ci. En effet, les Compagnons de jeu n’ont jamais été salariés au-delà des créations pour lesquelles l’équilibre budgétaire nous obligeait à trouver ailleurs les moyens de production. Si nous voulons partager l’outil, il faut impérativement trouver les financements hors-les-murs et beaucoup tourner. J’ai trouvé à Strasbourg l’écho symbolique d’un théâtre qui s’articule autour de l’esprit de troupe. C’est sur cette idée fondamentale que j’ai créé ma compagnie qui a 15 ans et n‘a jamais eu les moyens de vivre la permanence artistique.

Création-transmission

W. Outre les moyens, que représente pour vous le TNS ?

J.B. Le TNS est pour moi le symbole de la décentralisation, d’un lieu fondé par Hubert Gignoux, attaché à une idée de service public que je partage et relayée par Jean-Pierre Vincent qui m’a mis le pied à l’étrier. C’est lui qui m’a conseillé de faire le Conservatoire alors que je venais d’échouer deux fois à l’entrée de l’école du TNS. C’est lui aussi qui m’a donné mon premier rôle dans Le Faiseur de théâtre de Thomas Bernhard. Je connais bien les possibilités de ce théâtre pour y être revenue avec Oncle Vania, et Hanjo à l’invitation de Stéphane Braunschweig. Nous nous connaissons depuis la Sorbonne où je faisais ma philo et lui, déjà du théâtre. Il était venu voir Penthésilée et moi je suivais son travail d’homme de théâtre et d’opéra. Lorsque je l’ai appelé pour avoir son avis il m’a expliqué à quel point ce théâtre était un merveilleux outil, mais son argument décisif fut celui de l’école. Il se trouve que la création et la transmission sont les deux axes de recherche qui me préoccupent aujourd’hui. C’est ainsi que j’envisage de laisser la partie programmation à l’équipe du secrétariat général et de me consacrer à la politique de création et surtout à l’école. Je veux, comme l’a fait Stéphane, m’impliquer dans toutes les sections de la formation ; non seulement celle du jeu, mais aussi celle de la scénographie, de la mise en scène, de la dramaturgie.


W. Avez-vous l’intention de donner une nouvelle impulsion à l’école ?

J.B. L’équipe de Stéphane Braunschweig a effectué un travail formidable. Il n’est pas question de rénover ou même d’imaginer bouger quoi que ce soit sans évaluation préalable. Un tel outil, adossé à la scène du théâtre, est une véritable richesse qu’on ne peut faire fructifier sans prendre la mesure de ce qui s’y fait dans tous les domaines. Les élèves, qui ont, et c’est un luxe, leur propre atelier de décors, peuvent compte tenu des diverses sections d’apprentissage, créer des objets de théâtre de façon autonome. La difficulté me semble devoir être de leur montrer la précarité à laquelle ils risquent d’être confrontés, que les rêves doivent être immenses même sans les moyens de les accomplir, que dans le travail théâtral où rien n’est jamais acquis, c’est à l’imaginaire de régler toutes les questions, qu’on peut tout raconter, même l’indicible avec peu de moyens.

Le frottement des cultures et des langues

W. La structure nationale et la situation européenne du TNS n’engagent-ils pas une certaine politique de création ? Comment envisagez-vous vos rapports avec les autres structures ?

J.B. Le TNS est le seul théâtre national en région. Si on se dit ça, on se dit également que la décentralisation reste un chantier inachevé. Donc, en tant que seul théâtre national de région, outre sa mission d’insertion dans le réseau national, le TNS doit mener une politique d’ouverture, non seulement sur l’Europe, mais sur le monde. Par ma formation au Conservatoire, puis au Théâtre d’art de Moscou où j’ai travaillé pendant quatre ans, par mon passage à l’Institut nomade, j’ai pu voir travailler des créateurs comme Piotr Fomenko, Kristian Lupa, pour ne citer que les plus connus, et prendre conscience des contrastes qui existent entre les diverses cultures et comment les frictions de différentes langues sont autant de sources qui nous permettent de réinventer et enrichir notre propre langue. C’est de la confrontation des œuvres, des lectures qui s’en dégagent, des échanges que se nourrit notre propre création.
Strasbourg est une ville phare. Non seulement elle est le siège du Parlement européen, mais son activité culturelle est intense. J’ai déjà pris des contacts avec l’Opéra du Rhin. En effet, lorsque j’ai mis en scène La Petite Renarde rusée de Janacek pour le Festival d’Aix-en-Provence, j’ai été confrontée au problème de la formation qui se pose par rapport au jeu des chanteurs lyriques qui sont très avides de découvrir certains aspects du travail scénique. Les mises en scène d’opéra et de théâtre sont des exercices très différents et très complémentaires et je souhaite pouvoir établir des échanges non seulement avec l’opéra mais également avec d’autres structures. Je pense que c’est dans la découverte que je vais faire de la région strasbourgeoise que je vais trouver un ancrage nouveau dont s’inspireront mes créations.

Du service public avant toute chose

W. Les moyens du TNS sont-ils à la mesure de vos ambitions et que pensez-vous de la politique culturelle telle qu’elle se présente aujourd’hui ?

J.B. Si j’ai accompli, sans limite, ce que je voulais accomplir à l’Aquarium, si mes rêves s’y sont épanouis, ils s’épanouiront également au TNS. Je pense qu’il sera touché comme toutes les autres structures, centres dramatiques nationaux, scènes nationales, de même que les compagnies, lesquelles, avec l’action culturelle, sont, comme on peut déjà le constater en Ile de France, les premières à subir les premières vagues des coupes du collectif budgétaire. Le plus grave ce n’est pas que la démocratisation de la culture souffre d’un discours hostile, ce qui la contrarie c’est l’absence de discours, de visée. Nous sommes dans un moment de politique qui ne prend en compte ni le passé, ni l’avenir. Or je crois à la nécessité d’une politique pérenne. C’est la raison pour laquelle je suis une femme de gauche et que la mission de service public est la seule dans laquelle je peux m’investir. Je crois, en effet, qu’une société heureuse, se doit de défendre un service public fort, que l’Etat doit en être l’arbitre et le garant et ne pas le brader, comme il le fait aujourd’hui, qu’il s’agisse de culture, de santé, d’éducation, ou de recherche.
Dans les cinq ans à venir, l’austérité et les coupes budgétaires ne toucheront pas uniquement le domaine culturel, ce qui est une grande source d’inquiétude. Si, comme il est à craindre, on continue de privilégier la seule efficacité immédiate, notre société n’ira pas bien. Le philosophe Jankélévitch a écrit une phrase qu’il faudrait plus que jamais inscrire au fronton des théâtres et des écoles « Hélas ! donc en avant ! »..

photo1 Julie Brochen
Photo 2 L’Echange
Photo 3 Hanjo

© Franck Beloncle

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