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Critiques / Théâtre

Je suis Fassbinder de Falk Richter et Stanislas Nordey

par Jean Chollet

Détonnant appel au peuple

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Pour sa première création, depuis sa nomination à la direction du Théâtre national de Strasbourg, Stanislas Nordey a choisi de s’associer avec l’auteur et dramaturge Falk Richter, dont il a déjà monté et interprété plusieurs œuvres, et qu’il considère comme son “frère de théâtre ”, confirmant sa volonté de se tourner principalement vers les écritures contemporaines. Ce texte en langue allemande, (traduction française Anne Monfort) résulte de ce qu’on nomme une écriture de plateau réalisée au quotidien, évolutive au fil des répétions et improvisations avec les cinq comédiens, dont l’auteur cosigne la mise en scène avec Stanislas Nordey, comme ce fut déjà le cas pour My Secret Garden créé au Festival d’Avignon 2010, en témoignant déjà d’une belle complicité. Cette fois, ils convoquent Rainer Werner Fassbinder (1945 -1982) grande figure novatrice, subversive et prolifique, du cinéma allemand des années 1970 et auteur dramatique, pour s’appuyer sur sa réflexion et sa vison de l’Allemagne et du monde, en intégrant ses dialogues, écrits, et quelques extraits de ses films projetés sur trois écrans (L’Allemagne en automne, L’année des treize lunes, etc.) Le titre de spectacle répondant en écho au “ Je suis Charlie ” suscité par les attentats en France de janvier 2015. L’opportunité de traverser le temps et de tisser un lien avec l’actualité. En associant réalité et fiction, durant une représentation pleine de tensions et parfois de violences, qui aborde les thématiques révélatrices des malaises, déchirures et blessures supportés à travers la planète par ses habitants. Plus particulièrement dans une Europe en crise, confrontée au terrorisme, aux réfugiés du Moyen - Orient, au racisme, à la xénophobie, à la violence faite aux femmes ou encore au mariage pour tous et aux fractures des couples, qui soulèvent débats et interprétations, avec en toile de fond une montée inquiétante du nationalisme et des avancées de l’extrême droite dans plusieurs pays. Autant de situations évoquées en fustigeant individualismes et égoïsmes, pour appeler les citoyens à réagir, en faisant table rase du politiquement correct et de l’autocensure, soulevant de nombreuses questions sans apporter de réponses, mais en réveillant les consciences.

Une théâtralité ouverte et distanciée

Sur la scène, la représentation suit la progression de la genèse du spectacle en créant un univers chaotique le plus souvent bien maîtrisé, alternant dialogues et monologues, transpositions, vidéos en direct ou enregistrées (Alloche Van der Avoort), photographies, dans une scénographie qui semble en partie inspirée par l’appartement des Larmes amères de Petra von Kant (Karin Hoffmann). Avec une volonté apparente de dédramatiser les formes théâtrales, par le jeu et les actions et l’éclatement du rapport au plateau. Dans ce contexte, les comédiens font preuve d’un engagement total et d’une vitalité généreuse. Stanislas Nordey, est tour à tour, Stan puis Rainer suivant les situations, Laurent Sauvage, est excellent dans le rôle de la mère de Fassbinder puis de Laurent. A leurs côtés, Judith Henry, lumineuse, porte, entre autres, les traits d’une Europe allégorique et écartelée, Eloïse Mignon judicieusement interrogative, et Thomas Gonzales tonique et provoquant dans plusieurs personnages, se révèle très bon chanteur dans l’interprétation de ” Each man kills the thing he loves ” (Chaque homme tue ce qu’il aime) que Jeanne Moreau interprétait dans le dernier film de Fassbinder Querelle d’après Jean Genet (1982). Après la représentation, beaucoup de questions posées ne laissent pas insensibles et trottent dans les têtes, et si l’on reste convaincu que le théâtre ne changera pas le monde, sa faculté à témoigner du temps présent demeure essentielle.

Je suis Fassbinder de Falk Richter, traduction Anne Monfort, mise en scène Stanislas Nordey et Franck Richter, avec Thomas Gonzalez, Judith Henry, Eloïse Mignon, Stanislas Nordey, Laurent Sauvage. Scénographie et costumes Katrin Hoffman, lumière Stéphanie Daniel, musique Matthias Grübel, vidéo Alloche Van der Avoort. Durée : 1 heure 55. Théâtre national de la Colline jusqu’au 4 juin 2016.

Photos © Jean – Louis Fernandez

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