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Critiques / Théâtre

Hinkemann de Ernst Toller

par Jean Chollet

Tragique et émouvant retour de guerre

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Avec cette nouvelle adaptation judicieuse, Christine Letailleur offre une belle occasion de retrouver ou découvrir un auteur dramatique d’importance. Ernst Toller (1893 – 1939) est né dans une famille juive en Prusse orientale annexée par l’Allemagne. (aujourd’hui territoire polonais). Etudiant en France, il rejoint par patriotisme l’armée allemande au début de la Première Guerre mondiale, où sur le front ouest, confronté à la réalité et aux atrocités et du conflit, il s’engage dans un militantisme pacifiste et politique, qui lui valut condamnations et séjours en prison, où il commença à écrire, avant de connaître l’exil à Londres puis aux Etats-Unis. Un activisme qu’il pratiquera sous différentes formes tout au long de sa vie et maquera son œuvre. Comme en témoigne notamment L’Homme et la Masse (1921) Les Briseurs de machine (1922) ou Hinkemann (1923).

Avec les dents

Cette dernière pièce, évoque la trajectoire d’un homme contraint d’abandonner son foyer harmonieux pour partir à la guerre. Il en revient brisé et amputé de son sexe par un éclat d’obus. L’Allemagne est dans la misère et le chômage. Pour subsister, Hinkemann est contraint d’accepter un contrat dans une baraque foraine, où il égorge avec ses dents rats et souris devant un public ravi, qui le consacre “ héros allemand et homme le plus fort du monde”. En parallèle, sa jeune femme Grete, comble ses manques auprès d’un ancien ami, Paul GroBhan, homme tortueux et brutal, qui ne recule devant aucun moyen pour tenter de conserver sa belle. Rien ne sera épargné à Hinkemann, qui ne trouvera aucun apaisement. Ni dans les projets et utopies de ses compagnons de lutte pour changer un monde “ sans âme ”, ni dans l’affirmation de l’amour que lui porte Grete. A travers ces liens se tisse l’état d’un pays et d’une société en manque d’humanisme, de quête illusoire du bonheur, où la montée de l’antisémitisme préfigure aussi l’avènement du nazisme.

Lucidité et émotion

Dans l’espace modulable de Emmanuel Clolus, qui favorise les localisations et ambiances sous les lumières et ombres de Stéphane Colin introduisant une référence avec le cinéma allemand des années 1930, la mise en scène de Christine Letailleur, logiquement guidée par un expressionnisme réaliste, échappe à cette seule dimension. En créant un univers où se croise la lucidité d’une analyse politique, dont les échos demeurent actuels, et l’émotion soulevée par les situations et les accents des personnages. Grâce, en premier lieu, à l’interprétation magnifique de Stanislas Nordey qui restitue avec une sobriété et une intensité contenue et palpable, les affres et tourments vécus par Hinkermann. A ses côtés, Charlie Grand est une Grete frémissante et intériorisée, Richard Sammut, donne à Paul toute sa sature et sa perversité, et Christian Esnay apporte au forain le reflet coloré d’une époque. Une représentation sombre et marquante à laquelle on ne peut rester insensible.

Hinkemann, de Ernst Toller, traduction de l’allemand de Huguette et René Radrizzani (Edition L’Avant-Scène théâtre), adaptation, mise en scène Christine Letailleur, avec Michel Demierre, Christian Esnay, Manuel Garcie-Kilian, Johnathan Genet, Charlie Grand, Stanislas Nordey, Richard Sammut. Scénographie Emmanuel Clolus, lumières Stéphane Colin, son Bertrand Lechat. Durée : 2 heures 10.

Théâtre national de La Colline, jusqu’au 19 avril 2015.

Photo ©Elisabeth Carecchio

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