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Critiques / Théâtre

Henry VI de Shakespeare

par Dominique Darzacq

La magnifique fresque d’un temps hors de ses gonds

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Créé dans son intégralité lors du dernier Festival d’Avignon, Henry VI, mis en scène par Thomas Jolly et qui durait 18h avec entractes, fit « le buzz » comme on dit aujourd’hui. Il est vrai que dans un panorama théâtral plutôt frileux et enclin au formatage jusque dans ses modernes mutations, le spectacle qui cassait avec entrain tous les moules en vigueur y compris celui de l’horloge, avait de quoi surprendre. Parti sur les routes depuis la rentrée, il achève, du 2 au 17 mai ,sa longue tournée au Théâtre de L’Odéon, tandis que son metteur en scène vient d’être "moliérisé".

Belle occasion de revenir sur un spectacle dont l’intérêt excède de loin la simple performance avignonnaise, renoue avec l’idée du théâtre populaire, une vieille lune que Thomas Jolly et son équipe de la Piccola Famillia, ravivent avec bonheur.
Parce que « le théâtre nécessite le groupe et l’espace et doit être une pratique quotidienne », c’est dès sa sortie de l’Ecole nationale de Bretagne que Thomas Jolly, qui n’a pas envie d’être un acteur solitaire et dépendant du désir de metteurs en scène, fonde, avec un groupe de jeunes comédiens qui partagent ses conceptions, La Piccola Familia avec laquelle il monte notamment Tôa de Sacha Guitry , couronné par le Prix du public de la première édition du Festival Impatience créé en 2009 par Olivier Py, alors directeur du Théâtre de l’Odéon.

« La Petite famille » va s’agrandir au fur et à mesure de la réalisation intégrale de « Henry VI » que Shakespeare a conçu en trois pièces de cinq actes chacune et où se croisent quelque deux cents personnages. Un projet ambitieux envisagé non seulement pour contrecarrer « la malédiction de la jeune compagnie embourbée dans les tracasseries administratives », mais aussi comme fertile terrain de jeu où, à travers le tohu-bohu d’un temps qui craque à ses coutures, peuvent surgir en filigrane quelques vérités valables pour aujourd’hui.

« Ta main est faite pour éteindre un bâton de berger et non pour embellir le sceptre royal » assène York méprisant à Henry VI (1421-1471), roi pieux, juste et sage à qui manquent force et ruse pour s’ajuster au pouvoir, à qui la couronne échut au berceau et autour duquel d’emblée s’étripèrent les pairs du Royaume. C’est du reste avec l’enterrement d’Henry V son père que démarre le spectacle qui nous fait traverser les quelque cinquante ans d’une des royautés les plus chahutées et les plus sanglantes de l’Histoire d’Angleterre avec sa cohorte d’ambitions, de renversements d’alliance, de fidélités, de trahisons, de haine recuite. Roi qui eut préféré être berger, pathétique dans ses empêchements d’agir, Henry VI aura affronté la guerre de Cent ans, celle des deux Roses, les révolutions de palais et celles de la plèbe avant d’être assassiné par Richard Gloucester, futur Richard III. A travers le règne chaotique d’un roi peu fait pour affronter les crocodiles qui s’entredévorent autour de lui, Shakespeare brosse le portrait en mouvement d’un temps de l’Histoire qui passe lentement mais dans le bruit et la fureur du Moyen âge à la Renaissance. S’y charrient la vie, la mort, le cliquetis des épées et les soupirs d’alcôve, en une tumultueuse saga énoncée sur tous les tons, du grotesque au sublime et sur tous les modes de la comédie au tragique en passant par le drame et le burlesque. Thomas Jolly secondé par une troupe en verve en suit la lettre et les humeurs en faisant feu de tous les bois d’un théâtre résolument artisanal qui enlace dans un même mouvement l’esprit des Monty Python et la veine d’un Brueghel voire des obscurs clartés de Rembrandt. S’y adjoint une spirituelle « rapsode », qui comme le chœur des tragédies antiques, vient commenter l’action ou résumer les chapitres précédents d’une intrigue aux saveurs de feuilleton voire de série télévisée.

La scénographie "Fregoli" - que de savantes lumières transmuent en cabinet des conspirations, salle du trône, rues livrées à la populace émeutière aussi bien qu’en place où s’élève de désopilante façon le bûcher de Jeanne d’Arc-, l’environnement sonore métissé de musique céleste et des fracas du rock , l’alacrité des comédiens prompts au changement de cap, d’humeur et de personnage, tout conspire à faire de cette vaste et profuse fresque Shakespearienne, une fête pour l’esprit, propice à réconcilier avec le théâtre ceux que parfois il désespère !

Etant donné sa longueur exceptionnelle, le spectacle est présenté, aux Ateliers Berthier -Théâtre de l’Odéon en deux cycles de 9h.

Henry VI de William Shakespeare mise en scène Thomas Joly, avec Johan Abiola, Damien Avice, Bruno Bayeux, Nathan Bernat, Geoffrey Carey, Gilles Chabrier, Eric Challier, Alexandre Dain, Flora Diguet, Emeline Frémont, Damien Gabriac, Thomas Germaine, Thomas Jolly, Pier Lamandé, Martin Legros, Julie Lerat-Gersant, Charline Porrone, Jean-Marc Talbot, Manon Thorel. Scénographie :Thomas Jolly, lumière : Léry Chédemail, Antoine Travert, Thomas Jolly, musique : Clément Mirguet, costumes : Sylvette Desquest, Marie Bramsen

Théâtre de L’Odéon-Ateliers Berthiers , jusqu’au 17 mai
1er cycle les 2-8-9-16 mai à 14h
2ème cycle les 3-10-14-17 mai à 14h

Photos1 ©Thomas Jolly photos 2 et 3 ©Brigitte Enguerand

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