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Géographie française de Gabriel Garran

par Dominique Darzacq

Récit d’une enfance clandestine

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Homme de théâtre, coureur d’utopies autant qu’arpenteur de textes – pour tout dire une espèce en voie de disparition - Gabriel Garran a fondé le Théâtre de la Commune, le Théâtre International de langue française, puis le Parloir contemporain, qu’il anime depuis 2005. Après avoir raconté son itinéraire de franc-tireur de la création devant les caméras de l’INA, pour la série Mémoire du théâtre, ce sont ses souvenirs d’enfance qu’il nous livre aujourd’hui. L’enfance d’un petit parisien, né sur les hauteurs de Belleville, fils d’immigrés polonais qui tenaient un atelier de tricots rue de la Mare. D’un gamin qui, dans les années trente, jetait par la fenêtre des pièces de monnaie aux chanteurs des rues, faisait des Buttes-Chaumont son Far- West et sa première fugue à 6 ans avec la fille de la blanchisseuse. Un gamin sans doute un peu rêveur, qui se croyait semblable aux autres et à qui la guerre apprit un beau jour qu’il était juif.

« Un jour pareil aux autres. Un jour qui ne sera plus jamais semblable aux autres » où, sur la place Baudoyer, ce mercredi 14 mai 1941, il vit disparaître sous la bâche d’un camion, son père, une des premières victimes de la solution finale. Ce jour-là « mon esprit prend acte de l’arrachement, place Baudoyer, de trois milliers de familles dont la mienne », note sobrement Gabriel Garran. N’en résonne pas moins la douloureuse stupéfaction de l’adolescent qu’il était alors.

Après que sa mère eût échappé de justesse à la rafle du Vel’d’Hiv, commence à 13 ans pour le jeune Gabriel, expulsé peu avant du Lycée Turgot, un parcours de survie ponctué de départs à la hâte, de voyages en train ou en car, avec ou sans valise. Commencé, telle une transplantation sauvage pour le parisien qu’il était, à Monthou-sur-Bièvre, il se terminera à Romans-sur-Isère. Entre les deux, se dessine « Une géographie française » de l’exil, où de cachette en cachette, il sera successivement : bûcheron, trieur de clous, livreur en triporteur, gardien de chèvres, rencontrera des justes, mais aussi des traitres. Forcément clandestin, Gabriel Gersztenkorn, deviendra Gabriel Marence, une mutation d’identité qui lui permet « de ne plus se cacher derrière les plis d’un rideau » mais qu’il vit comme une insulte faite à son père et avec laquelle il est mal à l’aise. « Ne plus être soi est un vertige, même si c’est un masque. Les racines profondes de l’enfoui refusent ce soulagement dû à un stratagème ». C’est pourtant à partir de ce nom d’emprunt que, plus tard, faisant partie d’un groupe de jeunes comédiens amateurs qui avaient fait « le pari d’accoucher de soi en changeant de nom », il forgera son nom de théâtre.

Ecrit, « avec pour fanal la silhouette frêle d’un enfant tenant la main de son père », au fil d’une mémoire qui parfois défaille comme un refus, « Géographie française » se lit comme un bouleversant roman d’apprentissage. Une rude initiation à la vie relatée d’une plume tout à la fois claire et pudique et où se descelle le terreau d’un créateur dont l’œuvre théâtrale témoigne incessamment du monde et des hommes.

Géographie française de Gabriel Garran Editions Flammarion 18€

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