Fils de bâtard d’Emmanuel de Candido

Portraits de famille

Fils de bâtard d'Emmanuel de Candido

Dès son entrée en salle, le public est averti. Il va assister à un moment de théâtre. Mais il ne le sait pas encore vraiment. Sur scène, au lointain du plateau, une sorte de cyclorama blanc posé au sol façon piste de skate, des projecteurs, du matériel son et lumière, du mobilier ordinaire en formica, une partie de l’équipe déjà sortie des coulisses et qui attend.

Lorsque la représentation commence, ce n’est pas tout à fait du théâtre. Ça ressemble à un discours de présentateur. Puis ça devient un peu solo d’humoriste stand up. De quoi apprendre que le comédien narrateur est parti un peu à l’aventure afin de retrouver des traces d’un père maintenant décédé, qu’il n’a guère connu parce ce géniteur vivait dans une autre famille et qu’ii a bourlingué au Congo, en Antartique, en Lybie. Ce sera le sujet principal de ce spectacle.

Quand Emmanuel De Candido se met à jouer au papa qui emmène son gamin voir l’école primaire de sa propre enfance, avec lui nous basculons dans le théâtre. Sur la ligne rouge au sol qui divisait en deux la cour de récréation en une part néerlandophone et une autre francophone, il mime le gosse s’amusant à faire le funambule. S’amusant mais en y croyant profondément, en incarnant un personnage en danger sur un filin immatériel à quelques dizaines de mètres de hauteur. Qui va même aller jusqu’à imaginer chute et mort.

Et lorsque le galopin décide ensuite de reprendre son jeu, son paternel luit dit : « Non, fiston. Tu es mort. » Voici le funambule imaginaire pris entre le vrai du vécu et le faux du semblant. Comme tout spectateur au théâtre se laissant porter par ce qu’il voit sur scène. Cet épisode devenant la question récurrente posée par « Le fils bâtard » : dans la réalité d’une biographie, peut-on recommencer un événement de son existence ? Quel instant choisir ?

Dès lors, la banalité ordinaire de la scène d’accueil disparaît. Nous sommes vraiment au théâtre. Des éclairages nés de la complicité du régisseur Clément Papin modifient les ambiances et donc les lieux et les moments. La musique s’intègre, jouée en direct par Ophise Labarde sur son synthé. Le fantasme du surnom du père disparu s’offre des effets spéciaux inattendus en vue de plonger au cœur de l’imaginaire. Le comédien se retrouve harnaché comme un explorateur polaire. Des personnages sont évoqués comme s’ils étaient incarnés. Le mime parfois remplace la parole. Un ballon de baudruche passe de jouet enfantin à nouveau-né. Peut-être même le public a-t-il retenu qu’Emmanuel a dit en cours de route : « Un silence n’est jamais vide ».

Au fil des épisodes, entremêlés de légende, le public se construit une idée du père fantôme. Un disparu qui a laissé en héritage, outre les cartes géographiques des trois pays où il séjourna, ce fameux texte de Rudyard Kipling dont le dernier vers est : «  Tu seras un homme mon fils ». Un auteur prisé à l’époque que De Candido considère aujourd’hui comme réactionnaire, colonialiste, raciste, machiste.

Du coup, le comédien-narrateur se rend compte qu’il aurait sans doute mieux valu tracer le portrait de sa maman. Avec elle au moins il a vécu et grandi. Voilà que se concrétise le personnage d’une infirmière, mère célibataire par la force des choses qui a élevé seule son rejeton, qui a eu un comportement altruiste exemplaire, qui meurt d’un cancer..

Terminé l’aventurier disparu. C’est un moment touchant, sans le moindre pathos, moment nourri d’émotion, emporté par le jeu cavalcadant d’un comédien qui, d’une certaine façon, réussit sur scène à ‘recommencer sa vie’, se réjouit d’être avec nous bien vivant. Nous voilà de retour au théâtre, un peu plus humains qu’en y arrivant. Et nous savons désormais qu’en certaines contrées applaudir à la fin du spectacle c’est aussi rendre un hommage aux morts.

Durée : 1h’40
Dès 14 ans

Festival Off Avignon
La Manufacture
05>22.07.2025 16h05

Production : Cie MAPS ; conception, interprétation : Emmanuel De Candido en complicité avec Orphise Labarbe et Clément Papin ; mise en scène :Emmanuel De Candido, Olivier Lenel ; création musicale : ; François Sauveur et Pierre Constant ; scénographie : ; |soutien dramaturgique Stéphanie Mangez, Caroline Godart : costumes et accessoires Cinzia Derom, Patrick Gautron ; mouvement : Jean Pavageau ; coproduction : Théâtre de Poche (Bruxelles), l’Ancre (Charleroi) ; la Charge du Rhinocéros, Forum Jacques Prévert (Carros), la Coop, Shelterprod ; soutien : Taxshelter.be, ING. ; © Photo Lara Herbinia

A propos de l'auteur
Michel Voiturier
Michel Voiturier

Converti au théâtre à l’âge de 10 ans en découvrant des marionnettes patoisantes. Journaliste chroniqueur culturel (théâtre – expos – livres) au quotidien « Le Courrier de l’Escaut » (1967-2011). Critique sur le site « Rue du Théâtre »...

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