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Critiques / Théâtre

De peigne et de misère de Fred Pellerin

par Corinne Denailles

Le miel de la ruche

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En France nous avons Yannick Jaulin qui a fait de son petit village de Pougne Hérisson le nombril du monde, Jean-Pierre Bodin qui a immortalisé la fanfare de Chauvigny dans la Vienne. Au Québec, ils ont le grand Gilles Vigneault, chanteur et conteur et puis ils ont Fred Pellerin qui serait son fils spirituel tant il y a de commun entre ces deux univers. Vigneault chante plus qu’il ne conte, bien qu’il conte aussi en chantant ; Fred Pellerin aime à chanter, et la voix est belle, mais il est surtout un grand conteur. Ils se situent sur la même corde sensible de l’imaginaire et de la poésie, lyrique souvent, épique aussi. L’œil qui frise et le rire franc, ils tricotent leurs « racontages » sur fond de message contre l’argent-roi et la déshumanisation de la société ; message de poètes et d’hommes sensibles qui rêvent tout haut d’un monde meilleur où comptes en banque et spéculation laisseraient place aux contes et à l’imagination. Dans les spectacles de Fred Pellerin, le mot « espoir » se pose à tout moment au bord d’une phrase comme une éphémère têtue. Depuis quelques paires d’années qu’il s’est découvert conteur, il ne rate pas une occasion de rappeler que la « parlure », le bavardage, est aussi nécessaire que l’air qu’on respire ; c’est l’assurance de transmettre notre histoire mais c’est surtout ainsi que l’on construit l’avenir. Dans De peigne et de misère la fin du monde est annoncée parce que les habitants du village, pour une fâcherie absurde, ne se parlent plus.

D’un spectacle à l’autre, Fred Pellerin met en scène les habitants de Saint-Elie-de Caxton, petit village de Mauricie « où les lutins et les fées s’écrasent dans les pare-brise le soir », en privilégiant l’un d’eux dont il fait le héros du moment. Le héros de ce cinquième spectacle est le coiffeur Roméo dit Méo qui décoiffe plus qu’il ne coiffe selon son degré d’alcoolémie au fil de la journée. « Maître dans l’art du sarclage, habile à trier les cheveux blancs et les idées noires, Méo avait surtout les cheveux en face des trous. Aussi, sachant tirer profit de son accès aux têtes des chacune et chacun, Méo en vint vite à s’inventer une philosophie du secret éventré et une sagesse de la redistribution de la confidence. » Le salon de coiffure est le cœur battant du village car c’est là que les rumeurs se conçoivent, sur le fauteuil du barbier qui les recueille solennellement et les redistribue.

D’abord seul en scène avec sa guitare, le conteur est bientôt rejoint par tous les habitants du village, comme si on y était. Le forgeron Riopel, distrait, ferre parfois les chevaux à l’envers (qui s’en vont à reculons), Toussaint-brodeur vend de la bière illégale (sa fille Belle lurette était l’héroïne du premier spectacle en 2001), madame Gélina en a assez de jouer l’enfanteuse du village ; elle a donné naissance à ce jour à 493 enfants qui dorment tous dans le même lit. Et puis il y a la belle et triste histoire de la nonne Solange, à la bouche pulpeuse dont s’éprend Méo, ensorcelé par le divin parfum mentholé qui embaume la ruche du coiffeur car ses « piquouilles » vont butiner la bouche de la belle, addicte au Tic-Tac, sa Solange (lumineuse comme le soleil et douce comme un ange), son « amante religieuse ». Dans la vraie tradition du conte, Fred Pellerin improvise beaucoup à partir d’un canevas assez précis et botanise sur les sentiers de son imagination fantasque et poétique. Les images jaillissent en accéléré d’une source qui semble intarissable. Amoureux fou des mots, il les triture, les mastique, les pétrit, les déforme, en jubilant des sonorités obtenues ou des télescopages de sens qui contribuent à ouvrir « la trappe aux rêves ».

De peigne et de misère de et avec Fred Pellerin. A L’Alhambra du 30 novembre au 3 décembre 2014, dimanche à 17h, lundi, mardi et mercredi à 20h30. Rés : 01 40 20 40 25

Photo : Artcomart

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