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Critiques / Théâtre

Comme il vous plaira de William Shakespeare

par Corinne Denailles

Du beau théâtre, esthétique et vivant

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Christophe Rauck avait mis en scène cette pièce à ses débuts mais cela n’avait pas été une réussite. Il y revient avec succès en ayant coupé certains passages pour se concentrer sur les couples d’amoureux (il a réuni pour la troisième fois Cécile-Garcia Fogel et Pierre-François Garel qui jouaient ensemble dans Les Serments indiscrets de Marivaux et Phèdre de Racine) et le monologue de Jacques le mélancolique (lunaire John Arnold), au moins aussi célèbre que la phrase de La Tempête (« Nous sommes faits de l’étoffe dont sont faits les rêves » ou celle de Macbeth : « la vie est un récit conté par un idiot plein de bruits et de fureur et qui ne signifie rien ») et semble les contenir toutes deux : « Le monde entier est un théâtre et tous les hommes et femmes, n’y sont que des acteurs. Ils ont leurs sorties, leurs entrées, et chacun dans sa vie a plusieurs rôles à jouer, dans un drame en sept âges [...] ». Jacques le mélancolique, et philosophe, trouve un alter ego inversé dans le personnage du bouffon Pierre de Touche, interprété avec grande fantaisie par Alain Trétout dont le costume (veste vert jardin, chemise hawaïenne, short long violet) dit tout de ce personnage absurde et qui a le bon sens des fous. Avec ce personnage, Shakespeare fait preuve d’une incroyable liberté d’expression et d’invention sur un ton vif et enjoué avec autant de virtuosité qu’il en a pour parler de l’amour ou poétiquement de la nature.

Les personnages vont souvent par pairs, ainsi Rosalinde et Célia que la vie opposait et qui sont inséparables ; leurs pères sont des frères ennemis, l’un ayant banni l’autre.
Au cœur de la pièce, Rosalinde (très troublante Cécile Garcia Fogel) mène la danse ; un personnage féminin audacieux, en quête d’émancipation, hautement féministe qui demande avec insolence à son amoureux Orlando (Pierre-François Garel) combien de temps il l’aimera encore après l’avoir possédée (« Fermez la porte sur l’esprit de la femme, et il s’échappera par la fenêtre ; fermez la fenêtre, et il s’échappera par le trou de la serrure ; bouchez la serrure, et il s’envolera avec la fumée par la cheminée. »).
Sous les jeux amoureux, il est question de l’exercice du pouvoir. Le duc (Jean-Claude Durand, interprète aussi du rôle du frère du duc), père de Célia, a banni du royaume son propre frère, père de Rosalinde, qui survit dans la forêt d’Ardennes avec ses soldats, lieu magique caractéristique des pastorales, genre dont Shakespeare s’inspire et dont le metteur en scène s’amuse avec les imposants animaux de la forêt empaillés qui occupent le plateau. La première scène qui donne le ton est impressionnante (belle scénographie d’Aurélie Thomas) : dans une presque obscurité embrumée, la haute silhouette d’un cerf empaillé est surmontée d’une toile immense sur laquelle est représentée une scène forestière, hauts arbres et halo lumineux au bout d’un chemin. Il est aussi question de pouvoir et de violence dans les rapports familiaux, l’oncle bannissant la nièce qu’il a presque élevée, les cousines entrant en résistance en choisissant l’exil et tous ses dangers pour ne pas être séparées. Elles quittent leurs belles robes chatoyantes (beaux costumes de Coralie Sanvoisin) de riches héritières pour se travestir, l’une en homme avec salopette et tee-shirt, l’autre en chaperon rouge aux manières populaires (Maud Le Grévellec).

Christophe Rauck mélange subtilement les tonalités entre scènes poétiques et scènes de comédie comme le face à face Orlando/ Rosalinde ou l’éclat de rire avec la fugitive traversée du plateau par le bouffon Pierre de Touche et la chevrière Audrey (Jean-François Lombard travesti en femme hommasse) à califourchon sur un sanglier, le tulle de mariée flottant au vent.
Le metteur en scène joue sur les ambiances. Il accorde un statut particulier au micro ; les comédiens de temps à autre disent le texte couchés sur le sol, la bouche très près d’un micro (déjà dans la mise en scène de Toute ma vie j’ai fait des choses que je ne voulais pas faire de Rémi de Vos, Juliette Plumecocq-Mech disait le texte couchée sur le sol) ; si cela surprend d’abord on se rend vite compte que ce n’est pas un vain artifice. Le micro, tel que l‘utilise le metteur en scène, a une véritable fonction théâtrale ; entre voix naturelle et voix amplifiée se joue un rapport différent à l’intimité comme par un effet de zoom, une distance variable vis-à-vis du personnage et fonctionne parfois comme une voix off ou intériorisée. En outre, il affirme l’artifice du théâtre. Il en va de même du jeu des acteurs dont certains nous signalent qu’on est bien au théâtre, en particulier le jeu incroyable de Cécile Garcia Fogel, qui exaspère les mouvements étrangement mécaniques, saccadés comme ceux d’une poupée articulée et pourtant d’une vérité stupéfiante ; effet augmenté par sa voix et son débit singulier, entre tragédie et nouvelle vague.
Soulignons aussi la place de la musique car rares sont les metteurs en scène qui savent l’utiliser, surtout quand le parti-pris illustratif est à ce point structurant et loin du pléonasme. Des musiques baroques anglaises aux Beatles (« because ») ou à Queen, les chansons émaillent le spectacle, parfois superbe chant choral ou solo a cappella. Les belles voix des chanteurs, professionnels (Luanda Siqueira, Jean-François Lombard) ou pas, ajoutent à l’enchantement.

Comme il vous plaira de William Shakespeare, traduction Jean-Michel Déprats, mise en scène Christophe Rauck. Scnéographie Aurélie Thomas. Costumes Coralie Sanvoisin ; lumières, Olivier Oudiou ; direction musicale, Marcus Borja. Avec John Arnold, Jean-Claude Durand, Cécile Garcia Fogel, Pierre-François Garel, Piere-Félix Gravière, Maud Le Grévellec, Jean-François Lombard, Mahmoud Saïd, Luanda Siqueira, Alain Trétout. Au théâtre 71 à Malakoff jusqu’au 13 avril. Durée : 3h. Résa : 01 55 48 91 00
© Simon Gosselin

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