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Critiques / Théâtre

Ceux qui errent ne se trompent pas par la compagnie Crossroad

par Corinne Denailles

Une satire politique saignante

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L’année 2016 est celle de la révélation pour la compagnie Crossroad ; créée en 2009, la compagnie, après quelques spectacles confidentiels, a présenté deux spectacles à Paris (Candide, si c’est ça le meilleur des mondes d’après Voltaire et L’Ours et Le Chant du Cygne Tchekhov) qui lui ont valu le prix de la révélation théâtrale décernée par l’Association professionnelle de la critique en juin 2016.
Cette nouvelle création confirme le talent du tandem formé par Kevin Keiss (écriture et dramaturgie) et Maelle Poesy (adaptation et mise en scène) et une ligne esthétique et une approche qui s’affirment comme la marque d’un théâtre d’auteur comme on parle de cinéma d’auteur. Beaucoup d’inventivité dans ces propositions théâtrales faussement simples qui s’appuient sur des textes comme sources d’inspiration du dialogue entre Maelle Poesy et Kevin Keiss qui président au processus de création (Saramago d’abord, mais aussi Didi-Huberman, Sophocle et Oedipe-roi, Buñuel et son Ange exterminateur). Leur réflexion s’est appuyée sur des épisodes de crises anciens (La Commune, Le siège de Paris, La fuite de Louis XVI à Varenne) ou nos modernes crises de démocratie qui remettent violemment en question la notion de représentativité à travers le délitement des frontières idéologiques, l’absence générale de vision à long terme et de propositions de modèle social adapté à la société du XXe siècle.
Mais n’allez pas croire que ce spectacle verse dans le didactisme, le philosophique ou le pamphlet. Il s’agit plutôt d’une satire de nos moeurs politiques montrées de l’intérieur.

Le résultat de classiques élections déclenchent un processus cataclysmique ; en effet la majorité de la population de la capitale a voté blanc plongeant la classe politique dans la perplexité. Le déluge de pluie qui s’abat sur la ville sans discontinuer apparaît d’abord comme une cause raisonnable mais prend vite un sens métaphorique. Le bouleversement climatique comme signe du chaos politique et social, connotation biblique de la main de Dieu punissant les hommes pour leur incurie, au fur et à mesure que la crise s’enferre, les eaux débordent davantage. De la première réunion de crise la débâcle finale, le tempo évoque une durée réelle ; on assiste à la rapide désorganisation du gouvernement qui cède à la panique, imagine avoir le pouvoir de rétablir l’ordre par la force, décide que le vote blanc est un délit, s’aveugle avec application jusqu’à s’autodétruire. Pendant ce temps, "la peste blanche" envahit la capitale, des murs de la ville sont repeints en blanc, un cortège blanc et silencieux marche sur l’Elysée provoquant la panique et la fuite du gouvernement qui déclare l’état d’inquiétude, l’état de siège, envisage une attaque aux lance-flammes, nomme un enquêteur pour débusquer les coupables (forcément un groupe anarchique étranger). En contre-point, la présence des médias est assurée par une journaliste absolument subjective, émue par les événements. De bout en bout, le gouvernement affiche un aveuglement grotesque et tragique que la mise en scène rend admirablement. Ils pataugent dans l’eau et dans leurs contradictions, ils s’engloutissent dans leur mauvaise foi et leur incompétence. Leur dernière apparition blafarde en video depuis leur exil est une synthèse drolatique et pathétique du naufrage de la classe politique. Inutile de souligner l’écho évident avec des événements récents et des problématiques actuelles entre autres le statut du vote blanc.
La réussite du spectacle tient à un mode de narration singulier et très personnel qui emprunte des voies inédites et ludiques, et bien sûr aux acteurs, tous excellents.

Ceux qui errent ne se trompent pas par la compagnie crossroad, texte de Kevin Keiss en collaboration avec Maelle Poesy, d’après La Lucidité de José Saramago, traduction Geneviève Leibrich mise en scène Maelle Poesy ; avec Caroline Arrouas, Marc Lamigeon, Roxane Palazotto, Noémi Develay-Ressiguier, Cédric Simon, Grégoire Tachnakian. Scénographie, Hélène Jourdan, lumières, Jérémie Papin, son, Samuel Favart-Mikcha, costumes, Camille Vallat, video, Victor Egea.
Paris, Théâtre de la cité internationale du 5 au 16 décembre 2016. Durée : 2h. Résa : 01 43 13 50 50
www.theatredelacite.com

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