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Portraits / Théâtre

Catherine Frot joue "Oh les beaux jours"

par Dominique Darzacq

Lumière au bord du vide

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Catherine Frot qui a créé la pièce de Samuel Beckett à la Coursive de La Rochelle et que l’on verra au Théâtre de la Madeleine à partir du 20 janvier n’en fait pas mystère, son désir de jouer « Oh les beaux jours » est né d’un choc. Celui d’avoir vu la pièce avec Madeleine Renaud qui reste pour elle « un moment inoubliable ». Depuis, Winnie « fourrée jusqu’aux nénés dans les pissenlits » et qui, comme le souligne Beckett, « sombre en chantant », n’a cessé de trotter dans la tête de la comédienne. Et cela d’autant plus que le hasard d’un enregistrement pour la radio scolaire, lui fit rencontrer Roger Blin avec qui elle eut "de passionnantes conversations autour de Beckett ».

Une expérience fascinante

Ainsi, après Madeleine Renaud, Denise Gence, Marilù Marini ou encore Fiona Shaw pour ne citer que les plus fameuses vues en France, c’est aujourd’hui Catherine Frot qui, enterrée jusqu’à la taille dans un mamelon, ici rocheux, farfouille dans son grand cabas noir, ne cesse d’adjurer Willie, son époux, de ne pas se rendormir et y va de son insatiable babil. Pour tout dire, une aventure qui fouette le sang et les neurones. Un tel personnage ne s’aborde pas sans inquiétude ni bouleversement. Winnie est de la race de ceux là qui, à mesure qu’on s’en approche, vous donnent l’étrange impression que s’opère en soi une sorte de mue. « Une expérience fascinante » semée d’abord d’énigmes élucidées de lecture en lecture. « Ça fait à peu près un an que je vis avec la pièce dans mon sac. Jamais je n’avais rencontré un texte d’une telle densité où les choses semblent se dérober puis apparaissent peu à peu ». Comme dans un bain révélateur au fil des lectures, le visage complexe de Winnie s’est précisé. « Une femme un brin bourgeoise. Ce n’est pas pour rien que Beckett lui a mis un collier de perles » estime Catherine Frot pour qui « on pourrait imaginer le même dialogue dans un salon bourgeois, Willie s’endormant et ne répondant pas, pensant même parfois « mais qu’elle se taise ! », et elle, continuant inlassablement à parler pour se tenir en état d’existence, s’inventant des histoires « pour tirer sa journée ». Autant de propos qui pourraient tout aussi bien être tenus par les inénarrables Ginger et Fred. Il y a « du clown céleste chez Winnie, feuilleté de contradictions, d’humour et d’angoisse, et véritable concentré d’humanité » avec qui Catherine Frot se sent en affinité.

Discrète, voire secrète, la comédienne répugne tout autant aux confidences qu’aux théories. Catherine Frot qui rêva un moment de faire les Beaux-Arts, a volontiers recours aux peintres pour parler de Beckett dont l’œuvre « tout comme celle de Picasso restera éternellement actuelle et vivante. J’ai également beaucoup pensé aux surréalistes, Il y a du Marcel Duchamp mettant des moustaches à la Joconde dans la manière dont Beckett glisse dans la bouche de Winnie des références à Dali, « Hamlet » et autres citations », ce qui pour elle est une manière savoureuse et inattendue de parler du temps, de l’ennui, de l’absurdité, du vide qui nous menacent, de l’amour et de la mort. L’inattendu, l’incongru , l’absurdité de Catherine Frot saura très tôt, et comme peu, en pimenter le large spectre de son jeu.

Le hasard d’un atelier théâtre animé par Marcelle Tassencourt lui feront oublier le rêve des Beaux arts pour celui des planches. Après le Conservatoire, dans la classe de Marcel Bluwal où sont également Ariane Ascaride Jean-Pierre Daroussin , ce sera l’aventure du Chapeau Rouge fondé avec Pierre Pradinas. « Ce fut un moment intense et foisonnant, mais j’ai senti que pour grandir dans ce métier je devais me mettre en danger et élargir mon horizon ». Elle le fait avec des metteurs en scène aussi différents que Jean Bouchaud, Jacques Mauclair, Peter Brook, Luc Bondy, Michel Fagadau, ou encore Patrice Kerbrat. De Ionesco à Ibsen, de Yasmina Réza à Florian Zeller, de Tchékhov à Botho Strauss, elle diversifie les approches, les humeurs et les univers. Si dès l’aube de sa carrière elle tourne dans « Mon oncle d’Amérique » d’Alain Resnais, c’est beaucoup plus tard qu’elle se fait happer par le cinéma, « à un moment où je ne m’y attendais plus du tout » dit-elle.

Est-ce un signe ? C’est par un succès de théâtre que tout arrive. Celui de la pièce d’Agnès Jaoui et Jean-Pierre Bacri « Un air de famille » que le cinéaste Cédric Kaplich réalise, avec la même équipe de comédiens. Il est vrai qu’elle y campe une belle-sœur un peu cruche de désopilante façon. Ce qui lui vaut de récolter à la fois un Molière et un César et d’être cataloguée « comique décalée et tonique » une réputation que ne dément pas « La Dilettante » de Pascal Thomas avec qui elle tourne plusieurs films notamment « Mon petit doigt m’a dit » et « Le Crime est notre affaire » dans lesquels, aux côtés d’ André Dussolier, elle crève l’écran. Certes, et elle le reconnaît, ce sont les personnages légers et divertissants qui on fait sa popularité, pour autant, là encore, la comédienne ne veut pas se laisser enfermer dans un genre fut-il celui flatteur, de la fantaisie. Et puisque c’est de risques et de métissages que s’enrichit un artiste, « Chaos » de Coline Serreau, « Vipère au poing », ou encore « l’Empreinte de l’ange », lui donnent l’occasion de montrer qu’elle sait émouvoir sans pathos et révèlent la palette d’un talent qui croise subtilement l’ombre et la lumière.

Winnie enfantine et prométhéenne

De films en théâtre où elle revient régulièrement car « elle a un besoin viscéral de sentir sous ses pieds le plancher de la scène et de percevoir la respiration des spectateurs », Catherine Frot n’a cessé d’explorer toute la gamme et les variations des sentiments. « Tout un éventail d’émotions » qui lui permet aujourd’hui d’être la Winnie de Beckett « qui les concentre tous. »
Lui restait à rencontrer le metteur en scène Marc Paquien. Ces deux-là s’entendent comme larrons en foire, convaincus qu’ils sont, l’un et l’autre, qu’il n’y a pas à rajouter du sens au sens. Qu’il suffit de prendre Beckett aux mots et de le suivre dans les méandres d’une écriture à envisager comme une partition.
Une once d’inquiétude joyeuse, d’énergie impatiente à l’instar de son personnage, Catherine Frot, en scène, exigeante et attentive, artisane en son art, toujours prête à remettre l’ouvrage sur le métier, sculpte mot à mot et à vif une Winnie toute de contrastes et de contradictions, drôle et pathétique, allant de volontarisme en vertige, enfantine autant que prométhéenne dans son obstination à faire et refaire les mêmes gestes pour rester accrochée à la vie. Incroyablement mobile dans son immobilité, le nez au ras des pâquerettes mais la tête dans les nuages, elle donne avec éclat tout son jus à une Winnie, « en apesanteur que la terre cruelle dévore », que n’aurait pas reniée Beckett.

Oh les beaux jours de Beckett mise en scène Marc Paquien avec Catherine Frot et Pierre Banderet.
A partir du 20 janvier au Théâtre de la Madeleine. Tel 01 42 65 07 09/ 0892 68 36 22

Photos Pascal Victor.

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