Du 18 au 20 novembre 2025 à La Comédie - CDN de Reims, puis en tournée.

Au-delà de toute mesure, texte et mise en scène d’Elsa Agnès.

Le musée, sanctuaire d’expiation des passions et abri pour rendez-vous privé avec sa propre conscience

Au-delà de toute mesure, texte et mise en scène d'Elsa Agnès.

Mode d’accès privilégié à la culture - rituel social -, lieu élitiste ou d’éducation populaire, espace de sensibilisation ou de contemplation esthétique, le musée est le miroir des centres d’intérêt et des goûts d’une société - son lieu d’identification. La prolifération des musées - atteints parfois de gigantisme - relève d’une volonté de connaître, d’admirer et de « conserver » un patrimoine ; elle traduit une fascination pour l’histoire, un besoin de repères, d’identification… Lieu de mémoire, le musée arrache oeuvres, techniques, objets, sociétés à la destruction, à l’oubli, les expose, les révèle et les garde.
(A. Rey, Dictionnaire culturel de la langue française, Le Robert).

C’est aussi un refuge hors du temps qui soumet le regard à l’esthétique et à la plastique, à l’expression des passions, à la beauté, à la grandiloquence et à la vérité crue des sentiments -, tel est le musée pour Elsa Agnès, auteure espiègle, metteuse en scène avertie et sûre d’elle, l’une des trois interprètes encore de Au-delà de toute mesure. Pouvoir observer à l’infini et scruter la violence énigmatique, contempler la splendeur et l’histoire de certains sujets, « qui ne sont que les nôtres », exacerbés. Aussi, visiteurs et gardiens s’arrêtent-ils sans cesse devant les toiles de La Madeleine repentante, Narcisse, Judith et Holopherne du Caravage, ou le Jeune Homme dans son cabinet de travail de Lorenzo Lotto… Regards éperdus, douleur des corps, souffrance de l’être que la vie blesse et humilie ou égare, isolé dans l’âcreté.

Pour la conceptrice, des êtres « de chair et de sang, rencontrés dans les rues, la nuit, donnent aux toiles une incarnation réaliste et saisissante ». Visiteurs d’un jour, nous sommes confrontés à l’éveil d’une réalité brute.

Marie inquiète et sévère (Elsa Agnès), et Giovanni, tout aussi rigide, un peu absent et plutôt « suiveur » (Mattéo Renouf) sont gardiens dans un musée vénitien. Soit un duo comique malgré lui, muet mais expressif, évoluant dans la salle d’exposition : des pantins timides mais décidés dans leurs pas de deux réglés qui les mènent en cadence de la machine à sandwiches à leur chaise - un art de la répétition à travers les mille petits pas consentis, et avec pour consolation existentielle, la souveraineté du silence, qui laisse en alerte.

Les voilà qui sympathisent avec Violaine (Catherine Vinatier épanouie), solaire et enjouée, visiteuse journalière du musée qui bouscule les habitudes. Le trio improbable côtoie les oeuvres - outrages, excès et crimes sanglants - : un sanctuaire d’expiation des passions et un abri pour rendez-vous privé avec sa propre conscience. Et Violaine évoque à-tout-va Altino qu’elle aime.

On parle de tout et de rien : « J’ai fait un cauchemar » ; « ça me rappelle une période de ma vie » ; « Je voulais disparaître, les personnages me regardaient de haut… » Et finalement, l’entente se crée, l’accord, les retrouvailles. La connivence entre les personnages des toiles célèbres et les spectateurs s’accomplit patiemment, tous éprouvant le piquant et l’amertume de la vie.

Les toiles surgissent, sur une porte ou sur un mur, puis disparaissent, comme ayant leur mot à dire : « Giovanni apparaît en David tenant la tête de Goliath du Caravage, et disparait. » Il réapparaît plus tard en Bacchus du Caravage.


Sous l’air de la chanson Der könig in Thule de Carl Friedrich Zelter, la lumière du jour s’élève ou bien baisse - temps suspendu-, tandis que Marie prend la posture de Madeleine repentante. S’anime La Vierge à l’enfant entre Sainte-Catherine et Marie-Madeleine de Bellini, et Giovanni chante la chanson Days like this de Van Morrison, ou Would like to be de Staffan Stenström et Björn Isfält. Et Violaine d’ajouter : « C’est marrant, ici au milieu des peintures vous pouvez finir une histoire par je l’ai tué, c’est pas choquant… » Vie et mort.

Et Giovanni, habitant de la Giudecca, petite île en face de Venise, dit aimer retrouver la solitude de sa petite maison, après ses journées au musée. Les trois se confient, se livrent et se libèrent de leurs aveux plus ou moins lourds : ils vont jusqu’à danser les pas re-visités d’une danse traditionnelle italienne.

Vivre « doublement » dans une salle de musée, la métaphore filée de trois beaux interprètes, au service d’une fable singulière et pertinente sous le regard universel des personnages anonymes et percutants de la Peinture.

Au-delà de toute mesure, texte et mise en scène d’Elsa Agnès, avec Elsa Agnès, Mattéo Renouf et Catherine Vinatier, collaboration à l’écriture et à la mise en scène Adèle Chaniolleau, création costumes Marie La Rocca, scénographie Aliénor Durand, création lumières et vidéo Thomas Cany, création son Auréliane Pazzaglia. Tout public, dès 14 ans. Spectacle vu le 13 novembre, et du 18 au 20 novembre 2025 à la Comédie - CDN de Reims. Du 13 mars au 12 avril 2026 au Théâtre de la Tempête, Paris. Du 14 au 16 avril 2026 au Théâtre des 13 Vents - CDN de Montpellier.
Crédit photo : Simon Gosselin.

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Véronique Hotte

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