Du 20 mars au 19 avril 2025 au Théâtre Nanterre-Amandiers.

Anatomie d’un suicide d’Alice Birch par Christophe Rauck.

Les difficultés à vivre sereinement d’une génération féminine à l’autre...

Anatomie d'un suicide d'Alice Birch par Christophe Rauck.

L’autrice Alice Birch, scénariste et dramaturge britannique en vue, a écrit Anatomie d’un suicide, pièce créée entre autres au Royal Court de Londres par Katie Mitchell, sur les destins d’une lignée de trois femmes - mère, fille et petite-fille -, soit trois générations depuis les seventies jusqu’à 2040, trois époques pour la partition du trio qu’accompagnent nombre de personnages.

Avec un défi théorique et pratique d’envergure quand la mise en scène de Christophe Rauck, suivant la présentation graphique en trois colonnes sur la page écrite, offre une incarnation scénique simultanée de ces bribes d’histoire personnelle, familiale, sociale, jouant de l’alternance et de l’entrecroisement.

Sur le mur de lointain, sont projetés la face de telle femme ou telle autre qui s’exprime, ou le texte d’Alice Birch en petits caractères, jeté entier au regard intrigué du public. Les mots s’affichent, apparaissent, disparaissent - noir et blanc ludique de technologies actuelles à la Jean-Christophe Averty d’antan. Lumières modernistes aiguës d’Olivier Ouidiou, musique de Sylvain Jacques.

De mère en fille, court une blessure, la quête éperdue de sens et de soi, due à une lutte constante entre le désir de vivre et la tentation d’une renonciation. Les parcours de Carol, Anna et Bonnie touchent du doigt la complexité de l’expérience féminine dans la société face aux injonctions à la féminité et la maternité. Et importe le poids de l’héritage familial, lourd tribut de souffrance.

Audrey Bonnet, Noémie Gantier et Servane Ducorps interprètent ces femmes piégées quotidiennement, entre vie de couple, maternité et parentalité. Leurs épreuves sont à la fois autres et semblables par-delà les époques et leur situation personnelle. D’une génération à l’autre, les trois femmes se retrouvent face aux mêmes interrogations et doutes, de telle sorte que leurs histoires se croisent et se répondent sur scène à travers le temps. Par-delà les « Je suis désolée… » qui ne signifient rien, sauf le fait de se sentir inapte, la traduction de Séverine Magois est vive et tonique, traduisant l’inexistence des êtres à travers leurs mots- impuissance évocatrice.

Les dialogues et confrontations à deux le plus souvent, dans une relation intime, n’expriment rien, si ce n’est le désarroi ou l’impossibilité dramatique à échanger et à partager avec l’être le plus proche, l’époux, le compagnon, le père, la tante, l’amie. La figure féminine est non-existante, ni autonome ni responsable, éternelle enfant immature retenue dans le pouvoir d’un autre.

L’enfantement ne va pas de soi - brutalité et douleur physiques dites un peu vite « naturelles » -, après l’attente d’une grossesse énigmatique jusqu’à l’accouchement, le fait objectif de devenir mère, sa responsabilité assumée.

Selon Christophe Rauck, metteur en scène et directeur avisé du Théâtre Nanterre-Armandiers, « dans cette problématique intergénérationnelle, les fantômes générationnels circulent d’un espace à l’autre sans se heurter à des murs de temporalité. » Et « Je suis désolée » résonne d’une histoire à l’autre.

L’entreprise théâtrale et scénique donne autant de perspectives justes qu’il est de situations diverses, et pour l’espace privé l’honneur est donné aux chambres qui ne sont jamais à soi - clin d’oeil à Virginia Woolf - , chambre conjugale, chambre de maternité ou d’hôpital psychiatrique aux soins âcres.

Carol, la mère - belle figure de jeunesse d’Audrey Bonnet en star de cinéma -, est aux prises avec la dépression et le mal de vivre. Anna, la fille - Noémie Gantier, extravertie et joliment comique -, est toxicomane, elle sera soumise comme sa mère mais pour d’autres motifs, à l’ECT, l’électro-convulsivo-thérapie.

Bonnie, la petite-fille et dernière du trio féminin - bienveillante et compatissante Servane Ducorps -, est médecin, et les situations de demandes ou d’appels à l’aide sont pléthore. Elle, pourtant, n’exige rien, semble ne pas se plaindre, ne s’en remet qu’à soi, si ce n’est que son histoire familiale pèse sur son présent immédiat, attachée à une gracieuse maison de famille, même si le pire y a eu cours. Peut-être s’en libérera-t-elle…

Saluons tous les acteurs Eric Challier, Mathilde Charbonneaux, David Clavel, David Houri, Sarah Karbasnikoff, Lilea Le Borgne, Mounir Margoum, Julie Pilod, aux nombreux rôles, toujours justes et vrais dès qu’ils foulent la scène.

La belle exigence claire d’une mélancolie sur les jougs et les freins féminins.

Anatomie d’un suicide d’Alice Birch, mise en scène de Christophe Rauck, dramaturgie et collaboration artistique Marianne Ségol-Samoy,
traduction Séverine Magois. Avec Audrey Bonnet, Eric Challier, Mathilde Charbonneaux, David Clavel, Servane Ducorps, Noémie Gantier, David Houri, Sarah Karbasnikoff, Lilea Le Borgne, Mounir Margoum, Julie Pilod. Scénographie Alain Lagarde, musique Sylvain Jacques, lumière Olivier Oudiou, costumes Coralie Sanvoisin, maquillages et coiffures Cécile Kretschmar, vidéo Arnaud Pottier. Du 20 mars au 19 avril, mercredi, jeudi, vendredi 20h, samedi 18h, dimanche 15h, au Théâtre Nanterre-Amandiers, Centre dramatique national, 7 avenue Pablo-Picasso - 92022 Nanterre. Tél : 01 46 14 70 00, nanterre-amandiers.com Du 15 au 23 mai 2025 au Théâtre National Populaire de Villeurbanne-Lyon. Printemps 2026 à La Comédie de Reims, centre dramatique national, La Comédie de Saint-Etienne, Théâtre National de Bretagne, l’Onde-scène conventionnée Vélizy-Villacoublay.

Crédit photo : Géraldine Aresteanu.

A propos de l'auteur
Véronique Hotte

Laisser un message

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

S'inscrire à notre lettre d'information
Commentaires récents
Articles récents
Facebook