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A tort et à raison de Ronald Harwood

par Corinne Denailles

Michel Bouquet ou l’intelligence du texte

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Doit-on juger un artiste sur ses engagements politiques et citoyens ou ne doit-on considérer que son œuvre ? L’art et la politique sont-ils compatibles ? Selon le chef d’orchestre Wilhelm Furtwängler qui fut accusé, sans preuves tangibles, de collusion avec le régime nazi, la réponse est non, évidemment. Au terme du procès de dénazification des artistes, il a été déclaré innocent malgré les lourdes suspicions qui pesaient sur lui. Ronald Harwood (scénariste du film Le Pianiste) a imaginé la confrontation entre le chef d’orchestre et l’instructeur chargé de démontrer sa culpabilité ; l’auteur a même reproduit les paroles authentiques de Furtwängler, ce qui s’avère bien réducteur. Le commandant américain s’acharne avec hargne à le coincer jusqu’à inventer des pièces à conviction ; le personnage est une brute ignorante sans grande complexité. Comme Francis Lombrail, Claude Brasseur avait déjà éprouvé face à Michel Bouquet, dans la mise en scène de Marcel Bluwal (1999), la difficulté à le rendre crédible. D’autant plus que la mise en scène, juste mais assez conventionnelle, de Georges Werler ne contribue pas à donner du relief au propos.

Incarné par Michel Bouquet, Furtwängler oppose à l’agitation désordonnée de l’américain une attitude impassible, énigmatique, sauf quand il est question de musique, surtout de Toscanini qui a le tort de ne jouer que les notes. Sa défense est apparemment limpide : s’il n’a pas quitté l’Allemagne c’est qu’il se devait de rester auprès de son peuple car la musique est capable de nous offrir une liberté supérieure ; il n’a jamais appartenu au parti nazi ; il a aidé beaucoup de gens et pas seulement des Juifs. Mais comment savoir si aider les gens n’était pas une couverture commode pour s’acheter une bonne conduite à moindre frais ? Le débat n’a pas vraiment lieu mais si la confrontation tourne court, elle a le mérite de poser la question de l’engagement de l’artiste dans la société.

En ouvrant la voie à une réflexion absente du texte, Bouquet sauve presque la mise à l’auteur. Il rend à la problématique toute son ambiguïté qui affleure dans ses silences, ses attitudes, tour à tour hautaine, fière ou brusquement vulnérable, presque apeurée, ses regards matois, ses demi-sourires. Le comédien, qui a fêté ses 90 ans en novembre dernier, veut ignorer la fatigue et garde intacte la maîtrise d’un jeu si singulier, très intériorisé, économe et pourtant capable de charger le moindre mouvement d’une intensité sidérante. Du grand art et une exigence que le poids des ans n’entame pas.

Saluons Didier Brice, le second violon de la philharmonie très suspect, la femme de Bouquet, Juliette Carré, très touchante dans le rôle d’une admiratrice qui vient défendre le Furtwängler comme s’y emploient les deux jeunes gens au service de l’officier américain interprétés par Margaux Van Den Plas et Damien Zanoly.

A tort et à raison de Ronald Harwood ; traduction Dominique Hollier ; mise en scène Georges Werler ; scénographie, Agostino Pace ; costumes Pascal Bordet ; lumières, Jacques Puisais ; conception sonore Jean-Pierre Prévost. Avec Didier Brice, Michel Bouquet, Juliette Carré, Francis Lombrail, Margaux Van Den Plas, Damien Zanoly. Au théâtre Hébertot du mardi au samedi à 21h. Tél : 01 43 87 23 23. Durée : 1h45.

© Photo Lot

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