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Critiques / Théâtre

Le Petit Maître corrigé de Marivaux

par Corinne Denailles

De l’esprit de finesse

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Clément Hervieu-Léger rend justice à cette jolie pièce de Marivaux qui a connu très peu de mises en scène, peut-être à cause de l’échec infligé à sa création (1734), probablement dû à une cabale ou à un rejet de propos trop incisifs qui malmènent les préjugés sociaux de classe (en vigueur jusque chez les valets) et ont des accents féministes inattendus.
Eric Ruf a installé une butte couverte d’herbes folles en avant-scène, de grandes toiles peintes à l’ancienne montent et descendent dissimulant plus ou moins le plateau nu en fond de scène. Une manière de conjuguer l’ancien et le moderne. Les beaux costumes de Caroline de Vivaise sont résolument XVIIIe siècle. Clément Hervieu-Léger traite l’opposition ville/campagne avec un humour appuyé ; les personnages de la ville, "gens du bel air", s’agacent ostensiblement de l’hostilité de la nature, de ces chemins de terre sur lesquels ils se tordent les chevilles, de ces herbes déplaisantes qui viennent les chatouiller.
Un mariage est en cours de négociation ; tandis qu’on attend la visite de Rosimond, le futur, et de sa mère, Hortense, la promise sage, batailleuse et raisonneuse, interprétée avec une charmante détermination par Claire de La Rüe du Can, n’entend pas subir sans broncher ce mariage arrangé. D’emblée, elle a saisi qui était ce Rosimond fat et maniéré, fier de ses mœurs frivoles, qui se laisse marier sans réfléchir et surtout sans imaginer qu’il lui faudrait renoncer à ses maîtresses. Hortense ne l’entend pas de cette oreille ; elle veut un mariage d’amour et non de convenance. Véritable féministe, elle revendique qu’on l’aime pour ce qu’elle est et refuse d’être l’objet d’un marché entre deux partis. L’objectif est donc de corriger Rosimond pour qu’il tombe le masque, qu’il considère vraiment celle qu’il doit épouser et qu’il lui déclare sa flamme en toute sincérité. Une gageure dont les aléas révèlent les ridicules d’un petit monde superficiel et la force des femmes quand elles se bagarrent pour des relations authentiques.

Ici, plus que jamais, les valets mènent la danse. Frontin (excellent Christophe Montenez), valet de Rosimond, en a endossé toutes les vilaines manières de petit maître, mais il ouvrira les yeux bien plus vite que son maître sur l’absurdité de ses comportements grâce à Marton la suivante d’Hortense, petite effrontée séduisante dont il tombe amoureux, interprétée par la volcanique Adeline d’Hermy. C’est seulement à l’issue de nombreux assauts menés par Hortense, Marton et Frontin, que Rosimond, enfin corrigé de ses méchantes manières et de son hypocrisie, rendra les armes. Rosimond est magnifiquement interprété par Loïc Corbery qui négocie avec finesse la transformation du personnage, d’abord horripilant et ridicule, qui brutalement fend l’armure pour s’écrouler repentant et sincère aux pieds d’Hortense. Le rythme de la mise en scène qui va au galop, associé à l’agitation de certains personnages quelque peu tonitruants, nous fait perdre un peu des délices de la langue de Marivaux. Mais ces réserves ne ternissent pas l’excellence des comédiens, dans Marivaux comme dans Les Damnés que certains jouent en alternance. On est heureux de découvrir cette pièce qui ne dépare pas dans une œuvre définitivement universelle d’une finesse de style et d’analyse incomparable.

Le Petit Maître corrigé de Marivaux, mise en scène Clément Hervieu-Léger, scénographie Éric Ruf, costumes Caroline de Vivaise , lumière Bertrand Couderc, musique originale Pascal Sangla. Avec Florence Viala, Loïc Corbery, Adeline d’Hermy, Pierre Hancisse, Claire de La Rüe du Can, Didier Sandre, Christophe Montenez , Dominique Blanc, Ji Su Jeong. A la Comédie-Française jusqu’au 24 avril 2017 à 20h30. Durée : 2h.

© Vincent Pontet, coll. Comédie-Française.

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