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Critiques / Théâtre

Figaro Divorce de Ödön von Horváth

par Dominique Darzacq

Quand le frondeur perd de son insolence

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De ces deux auteurs du vingtième siècle que sont Brecht (1898-1958) et Horváth (1901-1938), la France a d’abord préféré le premier et son théâtre didactique. Découvert par le Théâtre des Nations en 1954, épaulé par ses thuriféraires Roland Barthes en tête, il fut pendant quelques décennies, le pain béni de nos tréteaux. Brecht croyait au socialisme et était un utopiste optimiste ce que n’était pas Horváth, observateur lucide de son époque, des méfaits du chômage et de la montée du nazisme. C’est en humaniste attristé qu’il en chroniquait les prémices à travers ses « comédies populaires » dans lesquelles il dénonçait les hypocrisies et les lâchetés de la bourgeoisie. « Toutes mes pièces sont des tragédies. Elles ne deviennent comiques que parce qu’elles sont étrangement inquiétantes » écrivait-il dans un « mode d’emploi » destiné au public.

Si depuis les années quatre-vingt- dix, l’oublié d’hier prend une éclatante revanche sur nos scènes qui le retrouvent à peu près chaque saison, c’est qu’en ces moments de mise à mal des utopies, ce qu’il nous dit de son temps vaut plus que jamais pour le nôtre et singulièrement ces temps-ci Figaro divorce que monte aujourd’hui Christophe Rauck au Théâtre du Nord qu’il dirige à Lille depuis janvier 2014. Une pièce noire dans laquelle on passe sans coup férir de l’idée des Lumières qui irriguait le Figaro de Beaumarchais, à cet endroit précis où se pressentent des enfers à venir.

Malicieusement, et en se jouant de la géographie et du temps, Horvath imagine une suite à la pièce de Beaumarchais qui avait laissé ses personnages aux portes de la Révolution. Horvath les prend au moment où elle a éclaté faisant du Comte Almaviva, de la Comtesse et de leur serviteur Figaro et de sa femme Suzanne, des émigrés qu’il plonge dans l’Europe chaotique des années trente. Elles sont la cornue où va s’éprouver la conscience de Figaro. Devenu exilé, le frondeur a perdu de son insolence. Il a forcé Suzanne à quitter la Comtesse, s’est installé coiffeur-barbier dans une bourgade où on est à cheval sur les principes et où on n’aime guère les étrangers. Il est prêt à tous les compromis pour garder sa clientèle, devenir un bourgeois respectable, tandis que Suzanne, qui finira par demander le divorce, ne reconnait plus son Figaro, s’étiole et souffre du refus frileux de Figaro de lui faire un enfant. Un désir que le metteur en scène met au cœur de son approche de la pièce, opposant l’angoisse du futur de Figaro et l’espoir d’avenir que représente le désir d’enfant de Suzanne. Aux côtés de John Arnold, Figaro tyrannique qui tourne casaque sans vergogne, et de Cécile Garcia-Fogel lumineuse et crâne Suzanne qui prend son destin en mains, Jean-Claude Durand et Caroline Chaniolleau (Comte et Comtesse Almaviva) expriment avec finesse le désarroi d’une noblesse que la brutalité de l’exil désarçonne. Les accompagne une troupe d’acteurs qui jouent plusieurs rôles, incarnent au plus juste les divers personnages que croisent Figaro et, de l’éclat de rire à l’effroi, composent la toile de fond et le climat de ses déambulations et avatars.

La mise en scène de Christophe Rauck fait feu de tous les bois du théâtre, de la musique et même du cinéma dont il use non pas comme un simple adjuvant à la mode, mais comme élément à part entière de la dramaturgie dont les changements de cadrages mettent en exergue ou en écho ce qui se passe et se dit. Sur un plateau presque nu, le metteur en scène mixe en toute cohérence les genres et les styles du naturalisme au lyrisme en passant par le fabuleux, le quotidien et le cabaret, chaque scène de cette épopée éclatée étant le moment singulier d’un mouvement d’ensemble qu’unifient les changements à vue et les parties chantées qui émaillent la trajectoire de Figaro à propos de laquelle Horváth écrivait « l’humanité ne s’accompagne pas d’orages, elle n’est qu’une faible lumière dans les ténèbres » C’est cette lumière que nous donnent à voir Christophe Rauck et toute son équipe en un spectacle choral et musical qui résonne comme une alerte

Créé au mois de mars dernier au Théâtre du Nord à Lille le spectacle est à l’affiche du Théâtre Montfort à Paris du 26 mai au 11 juin

Figaro divorce, de Ôdön von Horváth ; Mise en scène Christophe Rauck, avec John Arnold , Caroline Chaniolleau, Marc Chouppart, Jean-Claude Durand, Cécile Garcia-Fogel, Flore Lefebvre des Noëttes, Guillaume Lévêque, Jean-François Lombard, Nathalie Morazin, Pierre-Henri Puente, Marc Susini (durée 2h30)

Théâtre Montfort 26 mai au 11 juin Paris

Photos ©Simon Gosselin

La pièce est éditée chez l’Arche.

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