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Critiques / Opéra & Classique

Ciocarlie et Dautricourt aux Bouffes-du-Nord

par Christian Wasselin

Quatre œuvres splendides pour piano et violon résonnent à l’initiative du Centre de musique romantique française.

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Installé au Palazzetto Bru-Zane à Venise, le Centre de musique romantique française a pour vocation, on le sait, d’exhumer, d’éditer et de faire jouer des partitions méconnues écrites par des compositeurs français au cours d’une époque qui court, approximativement, de la Révolution à 1914. Il soutient de nombreuses initiatives de par le monde mais organise aussi, au Théâtre des Bouffes-du-Nord, depuis 2013, un festival annuel destiné à faire connaître le fruit de ses recherches. L’édition 2014 de ce festival a commencé le 14 juin par un concert du Quatuor Mosaïques (qui jouait Reicha, Jadin et Félicien David) ; elle s’achèvera le 19 par une version de concert du Saphir, délicieux opéra-comique de Félicien David (la vedette de cette saison !) qui a été recréé en avril dernier à Venise.

Le concert du 18 janvier permettait d’entendre quatre œuvres pour violon et piano : deux œuvres célèbres (le Poème de Chausson et la Sonate de Franck) précédées par deux pages méconnues qui ouvraient le concert. Si le Poème élégiaque op. 12 (1893) d’Eugène Ysaÿe a quelque chose d’âpre et de tendu (le compositeur ayant prévu d’accorder non pas en sol mais en fa la corde grave du violon, d’où des harmonies insolites), le Poème de Joseph Canteloube est d’une belle véhémence. Composé avec orchestre en 1918, remanié vingt ans plus tard puis réduit pour violon et piano, ce Poème commence dans une atmosphère qui peut évoquer Pelléas et Mélisande de Debussy, puis fait effectuer par le violon un parcours harmonique sombre et agité qui passe, telle une narration sans mots, par tout un éventail de sentiments ; le piano se plaisant tantôt à consoler, tantôt à stimuler au contraire la frénésie du violon.

Tristement passionné

Écrit lui aussi pour violon et piano ou orchestre, le Poème de Chausson fut créé en 1896 par Ysaÿe. Il s’agit d’une composition dont le style improvisé peut s’expliquer par la nouvelle de Tourgueniev qui l’inspira : Le Chant de l’amour triomphant. Chausson abandonna vite cette référence littéraire, et il est vrai que cette musique se suffit à elle-même indépendamment de tout argument. A écouter les accents tristement passionnés du violon, on aimerait presque entendre l’œuvre jouée par un alto qui, toute difficulté technique mise à part, ajouterait encore à ses couleurs orageuses.

La célèbre Sonate pour piano et violon en la majeur de Franck fut elle aussi créée par Ysaÿe (en 1886). Il s’agit d’une partition magnifiquement développée, dont la forme a elle aussi quelque chose de rhapsodique bien que le compositeur en ait maîtrisé dès le départ les retours de thèmes et les alternances de tempo.

Nicolas Dautricourt est un violoniste chaleureux qui joue avec son corps entier. Capable de se concentrer en un instant après une intervention orale fantasque ou familière, il donne une intensité saisissante à ces pages habitées, mais sans jamais chahuter leur équilibre ou bousculer leur délicatesse. Il faut un artiste de cette trempe pour faire vivre le volume du Théâtre des Bouffes-du-Nord. A ses côtés, Dana Ciocarlie joue elle aussi le jeu de la puissance maîtrisée. L’architecture de chacune des œuvres apparaît, sous ses doigts, avec une grande clarté. Ce piano souple et articulé, d’une part, et ce violon d’une tendre virilité, d’autre part, font merveille dans le « Blues » de la Sonate de Ravel, donné en bis, d’un déhanché on ne peut plus évocateur.

photo : au Théâtre des Bouffes-du-Nord (Coyau/Creative commons).

Ysaÿe : Poème élégiaque – Canteloube : Poème pour violon et piano – Chausson : Poème pour violon et piano – Franck : Sonate pour piano et violon. Nicolas Dautricourt, violon ; Dana Ciocarlie, piano. Théâtre des Bouffes-du-Nord, 18 juin 2014 (01 46 07 34 50, www.bouffesdunord.com).

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