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Critiques / Opéra & Classique

Armide, Arquez, Minkowski

par Christian Wasselin

A la Philharmonie de Paris, Gaëlle Arquez et Marc Minkowski portent au sommet Armide, l’une des partitions de Gluck les plus enchanteresses.

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ON EST PARFOIS TELLEMENT CONSTERNÉ face à telle ou telle mise en scène qui d’ailleurs souvent n’en est pas une, qu’il est a contrario très rafraîchissant d’assister à la représentation d’un opéra donnée en version de concert. C’est ce qui s’est produit le 8 novembre à la Philharmonie de Paris, à la faveur d’une Armide de grand luxe qui a réussi à s’imposer dans un lieu qui n’a rien d’un théâtre, dont les dimensions paraissent a priori peu adaptées à la concentration d’une œuvre de Gluck, et où les voix ne sont pas idéalement portées par la forme et la conception du lieu.

Cette Armide est un grand moment, grâce, évidemment, à l’engagement de chacun des interprètes. Marc Minkowski a une tendresse particulière pour cet ouvrage qu’il a plusieurs fois dirigé (notamment à Bordeaux, en 1996, où il vient de la reprendre le 6 novembre) et qu’il a enregistré en 1999*. Un ouvrage qui lui convient parfaitement, tant la partition exige du chef une énergie capable de nourrir les ostinatos, les crescendos et les nombreux changements d’humeurs et de tensions dont elle est tissée. Cordes nerveuses, bassons volubiles, timbales cisaillantes, l’orchestre des Musiciens du Louvre est parcouru de mouvements convulsifs ou au contraire s’abandonne aux murmures les plus doux (magnifique flûte solo d’Annie Laflamme), jusqu’à cette coda implacable, ses trois accord beethovéniens puis ses trois ultimes accords d’une couleur harmonique saisissante.

Audace

On rappellera ici qu’Armide fut créée en 1777, un an après Alceste, et que Gluck n’hésita pas, pour l’occasion, à reprendre le livret qu’avait écrit Quinault pour Lully un siècle plus tôt, preuve qu’il voulait à son tour relever le défi de la tragédie lyrique. Quel compositeur, aujourd’hui, aurait l’audace de réutiliser le livret d’Ariane à Naxos ou celui de L’Amour des trois oranges ? L’auditeur familier de la musique de Berlioz, par ailleurs, entendra dans cette musique bien des pré-échos des Troyens mais aussi de pages moins connues comme la cantate Herminie.

Armide est l’histoire d’une magicienne amoureuse d’un guerrier qui ne cesse de la fuir mais qu’elle ne se résout pas à tuer ni même à haïr. C’est aussi le portrait d’un personnage héroïque auquel Gluck a offert une musique splendide, à la fois orgueilleuse, rêveuse et pleine de furie. Gaëlle Arquez est une Armide magnifique, attendrie et véhémente tour à tour, la diction très naturelle et la présence souveraine, munie d’un timbre de mezzo clair qui lui permet de jouer tous les sentiments. « Le perfide Renaud me fuit » atteint au sublime, avec un épanchement expressif et vocal toujours contrôlé.

Animation

Les rôles secondaires sont tous fort bien tenus, à commencer par la Sidonie d’Olivia Doray, la Phénice d’Harmonie Deschamps et l’Artémidore d’Enguerrand de Hys. Aurélia Legay** n’a pas la voix sombre qu’on attendrait de la Haine, ni tout à fait sa violence implacable (deux vertus dont est pourvue Ewa Podles dans l’enregistrement pré-cité), mais la scène où elle intervient est aussi un moment collectif où se glisse aussi le chœur, ici celui de l’Opéra national de Bordeaux, impeccable d’homogénéité. Dans le rôle relativement court de Renaud, Stanislas de Barbeyrac semble étonnement peu à l’aise au cours ses premières interventions (« Le repos me fait violence », « Plus j’observe ces lieux », acte II), avec des notes graves assez minces, mais on le retrouve égal à lui-même lors de ses dernières scènes avec Armide.

On a noté les limites de la Philharmonie de Paris pour ce type de répertoire. Mais il faut remarquer aussi la manière dont est dynamisée cette version de concert, avec une Armide s’exprimant tantôt derrière l’orchestre, tantôt devant, assise sur le siège du chef. Tous les chanteurs en réalité sont mobiles, parfois munis d’un accessoire (une baguette magique), leurs mouvements contribuant à l’animation de l’ensemble. Le chœur lui-même n’hésite pas à se regrouper autour de Renaud, allongé dans un sofa, sans que jamais la précision de tous soit prise en défaut. Il est vrai que Gaëlle Arquez, Stanislas de Barbeyrac et Marc Minkowski ont encore dans la tête la partition et ses possibilités dramatiques pour l’avoir interprétée, dans une version mise en scène, du 16 au 29 octobre dernier à l’Opéra de Vienne.

* Avec notamment Mireille Delunsch, Charles Workman et Françoise Masset, et bien sûr Les Musiciens du Louvre (Archiv).
** Qui est Herminie dans l’enregistrement de Marc Minkowski comprenant aussi la Symphonie fantastique (DG).

photographie : Gaëlle Arquez (dr)

Gluck : Armide. Gaëlle Arquez (Armide), Stanislas de Barbeyrac (Renaud), Florian Sempey (Hidraot), Aurélia Legay (la Haine), Harmonie Deschamps (Phénice, Mélisse, un Plaisir), Olivia Doray (Sidonie, la Bergère, Lucinde, un Plaisir), Thomas Dollé (Aronte, Ulbiade), Enguerrand de Hys (Artémidore, le Chevalier danois), Constance Melta-Bey (Naïade, Coryphée), Luc Seignette, Jean-Philippe Fourcade (Coryphées) ; Chœur de l’Opéra national de Bordeaux (chef de chœur : Salvatore Caputo), Les Musiciens du Louvre, dir. Marc Minkowski. Philharmonie de Paris-salle Pierre Boulez, 8 novembre 2016.

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