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Critiques / Théâtre

Vie du grand Dom Quichotte et du gros Sancho Pança

par Marie-Laure Atinault

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Le nouveau spectacle de la Comédie Française nous plonge en plein Siècle d’Or Portugais, un régal !

Cervantès, le manchot le plus célèbre de la littérature, serait fort surpris de voir son héros, vedette des scènes parisiennes mis à toutes les sauces. Après des aventures loufoques made in Savary, un passage à la Tempête, Christophe Gauzeran l’a emmené en tournée à la recherche de sa Dulcinée.
L’œuvre présentée à la Comédie Française est un avatar du Don Quichotte de Cervantès. Il fait partie de ces personnages dont le contrôle échappe à son créateur. Antonio José da Silva, né en 1705, quitta son Brésil natal pour suivre des études de droit au Portugal. L’Inquisition le pourchassera impitoyablement. Il a péché gravement, en premier lieu il est juif et deuxièmement il manie la plume avec brio. Ses écrits sont considérés comme subversifs et dangereux pour la religion. L’auteur des Guerres du romarin et de la marjolaine, de La vie d’Esope meurt brûlé vif sur les bûchers de l’Inquisition en 1739.Celui que l’on surnomme « Le Juif » a fait une parodie d’une parodie d’une œuvre célèbre, (procédé très en vogue), mettant des couplets sur des airs à la mode. Toutes ses œuvres comportent de nombreux couplets et il n’est pas rare que l’on qualifie ses pièces d’opéras. Il confia son œuvre au Téatro Bairro Alto de Lisbonne, qui avait la particularité de compléter les distributions par de grandes marionnettes. Antonio José da Silva est considéré comme l’un des plus importants auteurs du théâtre baroque portugais.

De nouveaux pensionnaires à la Comédie Française : des marionnettes !

La présence de marionnette sur la scène de la salle Richelieu n’est pas une nouveauté, mais que les manipulateurs soient les comédiens français (eux-même) constituent une première (à changer). La mise en scène des pérégrinations du chevalier à la triste mine est confiée à Emilie Valantin. La créatrice du théâtre du Fust est marionnettiste et manipulatrice. La première créé et façonne les pantins, la seconde anime, donne le geste et le souffle. Emilie Valantin et Jean Sclavis (cf. article sur Les fourberies de Scapin à L’Aquarium) ont aidé, initié, dirigé les comédiens dans l’art délicat et difficile de la manipulation. Cette collaboration génère des innovations techniques. On apprend toujours quelque chose en apprenant aux autres. Les marionnettes d’Emilie Valantin peuplent le voyage de Dom Quichotte, elles sont de tailles et de techniques différentes : Grandeur nature pour Cochonnette (la fille de Sancho) ou pour la comtesse, marionnette à fil pour un chien et petite marionnette pour le Parnasse. La taille des marionnettes sert à créer des effets de perspective. De petite taille, elles illustrent un mémorable combat équestre, sont les muses d’Apollon ou les mauvais poètes. L’esthétique des marionnettes change selon qu’elles appartiennent au genre humain comme les laquais ou au surnaturel comme les muses.
Les comédiens et les marionnettes se partagent les répliques, formant de drôle de couple ainsi ce curé et cette nourrice (Sylvia Bergé).Dédoublement, juxtaposition de personnalité, lien de parenté renforcé pour Cochonnette et sa mère (Véronique Vella), puisque la comédienne anime Cochonette. Comédiens de chair et de chiffons sont les représentants d’humanité et de castes sociales. L’association est confondante. Le spectateur oublie très vite de cataloguer les personnages ( en humains et marionnettes ) pour ne garder que le jeu.


Les décors de Éric Ruf
plongent les spectateurs dans une ambiance féerique dans un monde où le faux semblant est de mise. Les murs d’un palais ancien dont les azulejos antiques ont perdu de leur superbe, sont recouverts d’une végétation oisive qui cache les écailles du temps. Quelques carreaux ont disparus mais on devine une bataille équestre. L’idée de génie d’Eric Ruf est de transformer ce mur en un remarquable jeu de construction. Quichotte part pour de nouvelles aventures en s’éloignant de son palais dont les murs se disloquent pour laisser la silhouette d’un cheval et d’un âne de faïence naissant de ce puzzle vertical. Un autre pan de mur s’abattra pour former les contours d’une île dont Sancho Pança sera le gouverneur. Passepasse magique pour un spectacle qui laisse la part belle à la magie et à la fantasmagorie.

Dom Quichotte, le chevalier à la triste mine repart sur les routes

Dom Quichotte que l’on croyait enfin assagit part pour de nouveaux combats. Son ami Carrasco organise des mystifications, complote, manigance. Il a l’amitié un peu rude. Dans ce voyage, Quichotte boira l’amertume des rêves brisés, où chaque rencontre provoquera une épreuve qu’il combattra vaillamment. Chevalier errant ou fou, Quichotte fera tout pour trouver et sauver sa Dulcinée, sa belle dame. Le Dom Quichotte qu’interprète Michel Favory est un noble chevalier loin de la caricature et du ridicule dont on affuble souvent ce personnage qui vit dans une mythomanie qui flirte avec le réel. Michel Favory a la prestance d’un hidalgo de noble naissance, une voix superbe, une diction infaillible. Il offre à son personnage beaucoup de tendresse, tel un funambule entre la raison et la folie. Il porte le poids d’un monde qui s’écroule, avec une élégance toute chevaleresque.

Antonio José da Silva met l’accent sur le personnage de Sancho Pança. Il n’est pas sans parenté avec le Sganarelle de Dom Juan. Mais ce Sancho est plus matois que bonhomme. Rustre, il dévoilera son caractère lorsqu’il sera gouverneur. Ancré dans la réalité et se moquant de son maître, il est le négatif de la générosité de Quichotte. Il vaut mieux confier son destin à un chevalier qui combat des moulins que de la confier à un rustaud épris de pouvoir. La réflexion est toujours à l’ordre du jour !

Ce dernier spectacle de La Comédie Française est un enchantement et renoue avec la tradition de la grande maison : décors spectaculaires, costumes fignolés et effets spéciaux. Un spectacle d’artisan, pour la confection des marionnettes, des accessoires, du décor et des costumes. Un travail partagé par le Théâtre du Fust et les ateliers de la Comédie Française qui donne à voir et à rêver. Tous les comédiens sont remarquables, de l’excellent et polyvalent Nicolas Lormeau à Véronique Vella. Ils manipulent, jouent, chantent avec un égal talent. Emilie Valantin a réussi son pari, puisque comédiens et marionnettes jouent bien la même partition, chacun se respectant, laissant à l’autre son moment de bravoure : pour les comédiens leur performance et pour les marionnettes l’illustration magique du Parnasse et de la montagne du Montésinos.
Ce spectacle est à voir toute affaire cessante, quand l’intelligence et la poésie se donnent la main, il faut les applaudir.

D’Antonio José da Silva traduction de Marie-Hélène Piwnik,
mise en scène, mise en marionnettes et costumes d’Emilie Valantin
collaboration artistique et décor Eric Ruf, avec Véronique Vella, Michel Favory ( Dom Quichotte), Grégory Gadebois ( Sancho Pança)
en alternance Salle Richelieu Comédie Française

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