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Critiques / Théâtre

Samoubitsa (Le suicidé)

par Marie-Laure Atinault

Héros malgré lui

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Dans le beau Moscou de 1928, il n’y a pas que les appartements qui soient collectifs. On profite des odeurs de cuisine, des scènes de ménage et des cauchemars des voisins. Simon, chômeur, est excédé. Il traîne des frustrations multiples dans cette Russie moderne qui est peut-être pire que celle du Tsar. A la suite d’une série de quiproquos et de disputes, il menace de se suicider. Sa femme alerte tout le voisinage. Du coup, Simon n’est plus un anonyme chômeur mais devient un « camarade-suicidé ». Quelle aubaine ! Vivant, Simon n’est rien. Mort il est un héros, un symbole. Oui mais de quoi ?

Politique, philosophie et humour

Objet de toutes les convoitises (politiques, religieuses, corporatives, etc.), il faut qu’il se suicide pour une cause juste et noble. Autour de lui, une sarabande de vautours et de courtisans se relaient afin d’obtenir qu’il revendique son acte en leur nom. Être subclaquant est assez lucratif, encore faut-il respecter ses engagements.
1928, l’Union soviétique a vécu son printemps des Arts. La censure met un veto définitif sur les oeuvres et les artistes qui pourraient générer de dangereuses idées. Nikolaï Erdman a connu le succès avec Le Mandat, pièce créée par les comédiens de Meyerhold. La censure, diligentée de main de maître par Staline, abat sur le théâtre une ombre funeste. Nikolaï Erdman est arrêté, condamné et exilé en 1933. Il rentre à Moscou en 1949. Il ne verra jamais sa pièce en scène. En découvrant Samoubitsa, on comprend la peur et l’incompréhension des censeurs. Tous les pouvoirs y sont égratignés et les dysfonctionnements du régime sont trop clairement énoncés. Erdman mélange les genres dans cette comédie grinçante. Un poil d’absurde, un poil de politique, un poil de philosophie et une bonne dose d’humour pour ce texte aux allures kafkaïennes et pourtant digne des Marx Brothers.

Entre farce macabre et humanité désabusée

Aujourd’hui, monter une pièce avec plus de trois personnages relève de l’exploit et de l’inconscience. Serge Lipszyc aime ces défis. Il propose donc la pièce avec douze comédiens, un décor, des costumes et beaucoup d’humour. Il trouve ainsi un équilibre entre la farce macabre et une humanité désabusée. Samoubitsa cristallise tous les pouvoirs, toutes les vanités, d’autant plus que le héros n’en est pas un. Bruno Cadillon est le camarade Simon. Compagnon de longue date de Serge Lipszyc, il donne à ce suicidé accidentel une palette de sentiments et de ressentiments qui fait de ce personnage un être que l’on reconnaît immédiatement comme un familier. Il contrebalance avec la composition tout en rondeur et en saveur de Lipszyc lui-même, en Kaladouchkine. La pièce de Erdman est profondément slave, un mélange de rire et de larme, une Comedia Dell’Arte qui loucherait du côté de Ionesco.

Samoubitsa (Le Suicidé), comédie de Nikolaï Erdman. Texte français : Michel Vinaver. Mise en scène : Serge Lipszyc. Avec Bruno Cadillon, Gérard Chabanier, Juliane Corre, Valérie Durin, Stéphane Gallet, Annick Garnier, Pascal Gleizes, Catherine Gotrand, Isabelle Gouzou, Serge Lipszyc, Sylvain Méallet, Corinne Paccioni, Marc Segala. Théâtre Mouffetard. Tél. : 01 43 31 11 99.

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