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Critiques / Théâtre

Plus loin que loin de Zinnie Harris

par Marie-Laure Atinault

Un texte événement

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L’ile des pingouins

Au sud du tropique du Capricorne, perdue dans l’Océan Atlantique, entre les deux caps, une île volcanique : Tristan Da Cunha. Pour la trouver sur un atlas, il faut avoir un instinct de chercheur. Cette île ne présente aucune particularité, pas de site remarquable, pas de ville, pas d’arbre. Il n’y a rien que des pingouins, leurs œufs et quelques hommes qui empoignent la vie avec rudesse. Les quelques habitants sont ravitaillés deux fois par an par un bateau. Les voyageurs sont rare. Francis revient chez lui, voir sa tante Mill et son oncle Bill. Ils sont contents même s’ils expriment leur joie de façon un peu rugueuse dans une langue âpre au vocabulaire où chaque mot est un caillou qui dévale une pente. Francis n’est pas venu seul, Monsieur Hansen, un industriel l’accompagne. Il a de grands projets pour l’île. Des projets qui pourraient bien changer la vie de Mill et de Bill. Mais la nature inhospitalière va se charger de rappeler à l’homme sa vanité. Le volcan se réveille et tous les îliens doivent être évacués comme des otages. Ils se retrouvent à Southampton, dans une Angleterre étrangère, dans une société étouffante, ne répondant à aucun de leur code. Y a-t-il encore des pingouins qui viennent pondre leurs œufs à Tristan Da Cunha ?

Un texte événement

Il est rare qu’un texte contemporain rencontre simultanément un tel enthousiasme. Zinnie Harris écrit Further than the further, en 2000. Elle reçoit plusieurs prix pour ce texte. Elle s’est inspirée d’une histoire de famille, son grand-père pasteur anglican a séjourné quelques années à Tristan Da Cunha. Ce séjour est entré dans la légende familiale. Zinnie Harris a plongé dans l’histoire de l’île, mélangeant des souvenirs empruntés à ceux qu’elle a inventé dans une véracité fulgurante, de celle qui cimente les plus belles fictions. En France, Plus loin que loin est crée par trois compagnies, dont celle de Pierre Foviau au Bateau Feu à Dunkerque, en 2005. Aujourd’hui on peut redécouvrir le travail tout en finesse et en poésie de Pierre Foviau. Le langage est un rasoir à double tranchant, il est constitutif des îliens et par conséquent des comédiens qui les interprètent. Ne pas trop marquer le verbe de peur qu’on le vide de son sens, ne pas le bousculer afin d’avoir la musique des habitants de Tristan Da Cunha. La pièce est en deux parties. Le décor de la première partie évoque bien sûr le film de Lars Von Trier, Dogville. Les maisons sont soulignées par du ruban adhésif, les portes sont les passages d’un lieu à l’autre, debout sur leur chambranle. Pour la deuxième partie, les lumières, les costumes appartiennent à une autre civilisation comme si le volcan avait tout éradiqué. Mais il reste Mill. Ce personnage singulier est le pivot de la pièce. Mill a le langage le plus poétique, elle est la gardienne du grand secret de l’ile. Laurence Mayor est une habituée des langues différentes puisqu’elle a interprété Valère Novarina. Elle connaît le débit particulier que l’on doit avoir pour parler le Novarina, comme elle a trouvé, sous la direction sans faille de Pierre Foviau, la respiration de Mill. Bill est personnifié par un Hervé Furic impressionnant. Monsieur Hansen, l’homme qui vient « d’ailleurs », est Alain D’Haeyer, il est ce comédien à la précision discrète qui est « évidemment » le rôle.

Pierre Foviau s’est immergé dans le texte pour pénétrer cette poésie qui ressemble à un chat sauvage. Il faut l’apprivoiser, apprendre à reconnaître ses entrechats, savoir entendre ses silences. Il a su mettre les paravents entre les scènes et donner du crédit au public. Mill est bien émouvante lorsqu’elle sert le complet de Bill dans ses bras. Ce costume qui fut celui de son père et du père de son père. Elle explique bien, à sa façon la douleur indicible des déracinés, des éloignés de leur île. C’est la langue du cœur, c’est le cri d’une douleur sourde qui de loin en loin porte le message qu’elle reviendra, même si elle est Plus loin que loin. L’histoire semble aride, sèche mais on est pris par ce texte singulier et par le travail de Pierre Foviau qui sème ses idées de mise en scène comme le Petit Poucet ses cailloux . Il a orchestré la pièce en deux oratorios, deux chants, et signe un grand spectacle qui mériterait d’être vu par un large public. L’écoute de la salle était palpable, cette attention du public n’est-elle pas la plus belle des récompenses ?

Plus loin que loin de Zinnie Harris, traduction Dominique Hollier et Blanche Pélissier, mise en scène Pierre Foviau
Avec Alain D’Haeyer, Céline Dupuis, Hervé Furic, Laurence Mayor, Thierry Mettétal
Jusqu’au 30 novembre, Idéal, Tourcoing Tél : 03 20 14 24 24
navette gratuite entre Lille et Tourcoing

http://www.theatredunord.fr/Public/accueil.php

Photo : Eric Legrand

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