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Critiques / Opéra & Classique

La Traviata de Giuseppe Verdi

par Quentin Laurens

La Traviata en 2020 : chiche !

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L’Opéra national de Paris propose en ce début de saison une transposition contemporaine de ce chef d’œuvre vu et revu de Verdi : Violetta Valéry fait un bon de 170 ans dans le temps. La voici femme en vue, adoubée des réseaux sociaux, star des soirées mondaines et icône publicitaire. Simon Stone signe une mise en scène décapante qui fait parler… Mais rien ne sert de s’apitoyer à la hâte, le tout est en fait extrêmement cohérent et réfléchi. Et si cela dérange, c’est sûrement que Violetta est une héroïne proche de nos vies ; la gloire et décadence qui la frappent nous émeuvent alors d’autant plus…

Il y avait quelques années que la mise en scène de Benoît Jacquot, classique, efficace et littérale, était montée sur la scène parisienne. C’est à Simon Stone qu’est revenue la charge de faire du neuf avec ce grand classique de l’opéra italien.
Un cube tourne sur la scène du Palais Garnier tout au long de la représentation : deux écrans forment les deux premières faces et de l’autre côté, en creux, un grand espace aux cloisons blanches accueille chanteurs et tableaux. Le metteur en scène, pour plonger cette Traviata dans le Paris 2020 et la campagne voisine, convoque des décors et détails de notre temps, impressionnants par leur nombre et leur réalisme : statue de Jeanne d’Arc, kebab, pyramide de flûtes de champagne, foulage du raisin, pub pour parfum, courrier de la banque, breaking news, vache traite, voiture VTC pleins-phares, club échangiste, hôpital, boîte de nuit, poubelles des rues parisiennes…

Le réalisme se prolonge dans le cœur des amants, à l’image de cette correspondance entre Alfredo et Violetta, qui, au démarrage de leurs relations, s’échangent doucereusement quelques messages instantanés, que le public a loisir de lire sur les écrans de la scène. Le ton est juste, et ce dialogue épistolaire contemporain compose presque un deuxième surtitrage à l’œuvre, sans jamais la dénaturer.

Dans cet ensemble familier, la décrépitude de Violetta tirée de Dumas et du livret de Francesco Maria Piave est simplement transposée au monde moderne, les rouages et évènements restent authentiques et plausibles. Violetta, star du moment, coqueluche des réseaux et de la mode est follement amoureuse d’Alfredo, architecte. Pour le début de la fin, Violetta s’enfuie à la campagne, la voici en bottes, pis de la vache entre les doigts, avant que le cancer –qui remplace la tuberculose de 1850- ne la gagne, ne l’amène à l’hôpital et finalement, ne l’emporte.

Avant, pendant et après, cette mise en scène crée le débat. Certains s’en offusquent, lassés peut-être d’une apparente facilité à vouloir le contemporain partout. Mais ceux-ci ont-ils vraiment perçu l’intelligence de Stone à voir dans l’histoire de Violetta-1850 un troublant parallèle avec l’époque que nous vivons ? Ont-ils réalisé que notre époque d’apparence et d’individualisme fabrique aussi maléfiquement des comètes médiatiques ? Ont-ils voulu repérer l’accent délicat mis par Stone sur la pente glissante du cancer, LA maladie de notre temps ?

Derrière les décors tape-à-l’œil –mais très esthétiques- de Bob Cousin, Simon Stone signe en réalité une mise en scène bien plus profonde que d’apparence, et donne au spectateur des clefs nouvelles de compréhension d’une œuvre d’actualité.

Dans cette deuxième distribution, la charge revient à Zuzana Markova d’incarner cette starlette tristement déchue. La silhouette élancée, les longs cheveux, le grand sourire de la soprano tchèque en font l’actrice idéale. Son implication scénique est époustouflante, tant dans les très riches heures de la Violetta toute puissante que dans l’absolue douleur des couloirs d’hôpital quand la mort frappe à la porte. Cette interprétation saisissante aide à gommer les quelques défauts d’une prestation vocale dans l’ensemble satisfaisante. On aime sa puissance et ses aigus ciselés, son assise dans les médiums, et son sens naturel de la nuance. Les aigus tendus et les imprécisions dans les forte lui sont pardonnés.

En face, Alfredo, chanté par Atalla Ayan est pleinement convaincant. Le chanteur brésilien reprend là l’un de ses rôles-titres et montre beaucoup d’aisance dans ses graves chauds et sûrs, jusqu’aux aigus amples et sans tension. La voix est dense, riche en couleurs. Son Alfredo, “jeune beau” fier fonctionne parfaitement, jusqu’aux dernières portées où la douleur l’emplit.

Son père Giorgio Germont est chanté par un Jean-François Lapointe bien inspiré. Sa posture extrêmement humaine fait de lui un homme sensible, loin des rôles de manipulateur sadique parfois vus ailleurs. La voix semble parfois montrer quelques fragilités dues à la fatigue peut-être, vite oubliées devant le panache et le superbe engagement dans le rôle.

On apprécie la Annina de Marion Labègue, discrète, délicate, à la voix ample. Catherine Trottmann en Flora Bervoix est elle aussi convaincante, avec une voix posée, pleine de couleurs. Les autres seconds rôles sont parfaitement assumés, avec envie et humour, comme le docteur de Thomas Dear affublé d’un sextoy sur la tête.

Le chœur des bohémiennes est un moment bien inhabituel, non dans la musique, mais par ce que Stone décide de montrer : un bal costumé tout droit tiré d’un bordel… Le choeur de l’Opéra national de Paris montre un bel engagement. Dans la fosse, l’Orchestre de l’Opéra national de Paris montre une jolie vigueur sous la baguette de Michele Mariotti dont on soulignait déjà au cours de la saison dernière (Les Huguenots, Don Pasquale), le souci de la texture, de la richesse du son.

Cette Traviata a le mérite de remuer, de faire discuter, et espérons-le, de faire réfléchir. Si à priori la recette de Simon Stone pouvait faire douter, on s’incline devant sa grande cohérence, la finesse et l’harmonie de ses nombreux ingrédients. L’audace du metteur en scène australien et de ses équipes aura payé : Violetta Valéry a quitté le XIXe pour trouver une place toute naturelle, presque évidente, dans un XXIe siècle aux codes sociaux bien bousculés.

La Traviata, Opéra en trois actes de Giuseppe Verdi, créé en 1853. Livret de Francesco Maria Piave, d’après La Dame aux camélias d’Alexandre Dumas.

Mise en scène : Simon Stone ; Décors : Bob Cousin ; Costumes : Alice Babidge ; Lumières : James Francombe ; Vidéo : Zakk Hein ;
Direction musicale : Michele Mariotti ; Chef des choeurs : José Luis Basso
Orchestre et choeurs de l’Opéra national de Paris
Co-production avec le Wiener Staatsoper
En double-distribution.

Avec (seconde distribution) :
Zuzana Markova, Catherine Trottmann, Marion Lebègue, Atalla Ayan, Jean-François Lapointe, Julien Dran, Christian Helmer, Marc Labonnette, Thomas Dear, Luca Sannai, Enzo Coro, Olivier Ayault.

Opéra Bastille, les 12, 15, 18, 21, 24, 26 et 28 septembre 2019, et les 1er, 4, 6, 9, 12, 16 octobre 2019.

08 92 89 90 90 - +33 1 72 29 35 35 – www.operadeparis.fr

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