Ernelinde d’André-Danican Philidor à Versailles, le 27 mai

La Norvège à Versailles

Après l’avoir interprété et enregistré à Oslo, l’Orkester Nord et son chef Martin Wåhlberg révèlent au public français une tragédie lyrique de grande ampleur signée André-Danican Philidor : Ernelinde, princesse de Norvège.

La Norvège à Versailles

DANICAN PHILIDOR EST LE NOM porté par une dynastie de musiciens français, parmi lesquels il faut citer André dit Philidor l’aîné (1652-1730), auteur de nombreuses marches, Anne (1781-1728), célèbre pour avoir fondé le Concert spirituel, et surtout François-André (1726-1795), par ailleurs joueur d’échecs, auteur d’un traité savant sur la question (L’Analyse des échecs, 1749) et ami de Diderot. Suspect pendant la Terreur, il dut fuir à Londres où il mourut en 1795. On lui doit notamment des opéras-comiques (Blaise le savetier, 1759) et des tragédies lyriques dont Ernelinde, princesse de Norvège, sur un livret d’Antoine Poinsinet, créée en 1767, reprise et corrigée deux ans plus tard. Ressuscité à Oslo l’an dernier, cet ouvrage a fait l’objet d’un enregistrement* et vient d’être redonné à Versailles, précisément dans la Grande salle des croisades du château, lieu de dimensions assez réduites, très sonore et sans réverbération excessive : on y entend donc fort bien.

L’intrigue met en scène le roi de Norvège Rodoald, vaincu par le roi de Suède Ricimer. Ce dernier veut épouser Ernelinde, la fille de Rodoald, laquelle bien sûr en aime un autre : le jeune Sandomir. Après bien des péripéties, Ricimer se suicidera et Ernelinde pourra épouser Sandomir. On retrouve la typologie vocale habituelle : Sandomir est un ténor (le héros), Rodoald une basse (le père noble), Ricimer un baryton (le perfide), avec au milieu de ces mâles personnages la voix de la douce Ernelinde.

Une partition qui se libère

Amplement développée, la partition laisse une relative impression de raideur au premier acte, puis s’épanouit lors des actes suivants jusqu’à devenir réellement passionnante. Il ne faut pas céder au jeu des comparaisons, évidemment, mais il est difficile de ne pas songer à Gluck, un Gluck d’abord un peu gourmé, qui ne se refuserait ensuite aucun emportement. S’il sait enchaîner les moments les plus contrastés, mener de grands airs à la victoire, exiger beaucoup de ses chanteurs (de deux d’entre eux en particulier), faire intervenir les chœurs à la faveur de marches guerrières, Philidor n’est cependant pas un magicien des timbres : la leçon de Rameau n’est pas ici entièrement assimilée.

Il est au départ question avant tout de batailles (le chœur crie « Vengeance », « Jurons sur nos glaives sanglants »), mais le deuxième acte mêle le lyrisme à la violence et fait la part belle au rôle de Ricimer, qui se révèle le plus complexe, psychologiquement, de tous. Cruel, amoureux, adepte du chantage, désireux d’absolu (il finit par se suicider pour éviter la honte), « il est fier et violent mais généreux », comme le reconnaît Sandomir. Son air « Transports, tourments jaloux », soutenu par un orchestre véhément, est l’un des grands moments de la soirée, et Mathieu Lécroart en rend d’une voix mordante toute l’agitation virtuose.

La violence tombée du ciel

On n’insistera pas sur l’art de Reinoud van Mechelen, qui nous comble de soirée en soirée, qu’il aborde Rameau ou Bizet. Voilà un artiste qui a le don assez exceptionnel de faire un usage violent, quand il le faut, de son timbre céleste, tout en maîtrisant avec bonheur la technique de la voix mixte. On est ravi par son air élégiaque « Jeunes beautés, ne versez plus de larmes », éclaircie bienvenue dans l’âpre début de l’ouvrage, et tout aussi conquis par le début du troisième et dernier acte, situé dans un étouffant cachot (Ernelinde est aussi, d’une certaine manière, une « pièce à sauvetage », comme le sera plus tard Fidelio), avec les voix du chœur qui semblent suinter des murs. Reinoud van Mechelen fait alors entendre un air rageur exprimant le plus noir dépit (« Tyran cruel, père ingrat, femme infidèle »), chanté sans la moindre concession à l’effet facile. C’est également Sandomir qui a le mot de la fin, à la faveur d’un air avec chœur où le ténor flamand semble ne témoigner aucune fatigue.

Judith van Wanroij, un peu seule au milieu de tous ces personnages guerriers, incarne Ernelinde avec beaucoup de finesse. Ses airs ne sont pas les plus spectaculaires, mais il lui faut incarner toute une palette de sentiments (de la résignation à la passion), ce qu’elle parvient à faire avec une diction tout à fait naturelle. À Oslo, c’est l’excellent Thomas Dolié qui chantait Rodoald (il vient de chanter Bizet au Châtelet de manière irrésistible). À Versailles, Laurent Naouri prend le relais avec vigueur, et sans doute sa voix de basse apporte-t-elle un contraste plus vif avec celle de Mathieu Lécroart. Ce n’est pas pour Rodoald cependant que Philidor a composé ses airs les plus saillants.

Aux Chantres du Centre de musique baroque de Versailles (Philidor fut page de la Chapelle royale de Versailles) vient s’ajouter le chœur norvégien Vox Nidrosiensis. Les deux ensembles réunis font merveille : homogénéité, vaillance, clarté de la prononciation. Quant à la formation instrumentale, il s’agit de l’Orkester Nord, un orchestre qui joue sur instruments historiques avec un bel élan et un sens aigu des nuances. Au pupitre, Martin Wåhlberg, qui a effectué une partie de sa formation à Paris et a fondé le Festival baroque de Trondheim, lui communique son enthousiasme et obtient des musiciens une animation rythmique toujours maîtrisée qui va dans le sens de l’énergie dramatique de Philidor**.

* 2 CD Château de Versailles Spectacle/Centre de musique baroque de Versailles CVS 161.
** On pourra retrouver Martin Wåhlberg en octobre prochain à Clermont-Ferrand, à l’occasion de Maison à vendre de Dalayrac.

Illustration : Martin Wåhlberg à la tête de l’Orkester Nord (photo dr)

François-André Danican Philidor : Ernelinde, princesse de Norvège. Avec Judith van Wanroij (Ernelinde), Reinoud van Mechelen (Sandomir), Laurent Naouri (Rodoald), Matthieu Lécroart (Ricimer), Jehanne Amzal (Une Norvégienne, la Grande-Prêtresse), Clément Debieuvre (Un Norvégien, Un matelot, Édelbert), Martin Barigault (Un officier de Ricimer, le Grand-Prêtre) ; les Chantres du Centre de musique baroque de Versailles, Vox Nidrosiensis, Orkester Nord, dir. Martin Wåhlberg. Château de Versailles, Grande salle des croisades, 27 mai 2025.

A propos de l'auteur
Christian Wasselin
Christian Wasselin

Né à Marcq-en-Barœul (ville célébrée par Aragon), Christian Wasselin se partage entre la fiction et la musicographie. On lui doit notamment plusieurs livres consacrés à Berlioz (Berlioz, les deux ailes de l’âme, Gallimard ; Berlioz ou le Voyage...

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