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Critiques / Théâtre / Musical

L’Opéra de quat’sous de Bertolt Brecht

par Corinne Denailles

Une valeur sûre

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Les complaintes et les songs de Kurt Weil ont fait le tour du monde, il suffit d’entendre deux mesures de La Complainte de Mackie pour reconnaître ce véritable opéra populaire écrit pour des acteurs. Brecht y malmène le capitalisme avec un entrain joyeux en troussant un véritable roman noir. Toujours didactique et pédagogue, il nous plonge dans l’univers glauque du Londres de Jack l’éventreur, peignant la noirceur de la nature humaine sans l’ombre d’une rédemption possible. Dans les bas-fonds de la ville c’est la guerre des gangs. Mackie, malfrat et séducteur règne par la violence sur sa bande et fait la loi dans le quartier. Il provoque le roi des mendiants, Peachum, en lui enlevant sa fille Polly (lumineuse Léonie Simaga), folle amoureuse de ce mauvais garçon trop charmeur pour être honnête. Peachum est à la tête d’une entreprise de bon profit qui exploite de pauvres bougres. Il les équipe de pied en cape pour aller mendier, chacun son secteur comme les prostituées se répartissent le trottoir. En homme d’affaires habile et sans scrupules, il a détourné les commandements de bonté de la Bible à son profit. Sous les traits de Bruno Raffaelli, c’est un homme fatigué de lui-même et de sa grande carcasse qui a pour épouse un petit bout de femme survoltée. Célia Peachum (excellente Véronique Vella), petite harpie mal fagotée qui monte sur les ergots de sa morale de bas étage, jure la mort de Mackie et réussit à le faire coffrer en utilisant une prostituée délaissée. Thierry Hancisse incarne admirablement ce personnage exceptionnel, dont il éclaire les nombreuses facettes, de l’homme d’affaires bien mis qui a séduit la demoiselle, au condamné à mort désespéré qui tourne comme un fauve dans sa cage, en passant par le chef de bande qui ne craint personne ou l’incorrigible séducteur qui règne sur ces dames du bordel et pour rien au monde ne renoncerait à ses petites visites, par où la vipère Peachum l’attrapera.

La mise en scène de Laurent Pelly joue de la convention théâtrale, distanciation oblige, et du deuxième degré de manière assez réjouissante. Pas de scénographie homogène mais des éléments de décor qui figurent les lieux et que parfois les acteurs remportent en coulisse quand la scène est finie. Tout est intelligemment pensé et réalisé et pourtant quelque chose semble manquer. On ne retrouve pas tout à fait l’élégante légèreté à laquelle Laurent Pelly nous a habitués. On peut déceler quelques raisons à ce discret sentiment de déception. La qualité inégale des chanteurs, la traduction des chansons sans commune mesure avec l’extraordinaire traduction de Boris Vian ; le parti pris des décors et des changements volontairement bruyants qui alourdissent le spectacle.

Mais les acteurs tous magnifiques, qui jouent dans un véritable esprit de troupe comme il convient aux pièces de Brecht, emportent le morceau et on se régale devant tant de talents réunis. La plupart chantent bien, Serge Bagdassarian ouvre le spectacle en solo, à l’avant-scène, dans un halo de lumière blanche, belle entrée en matière qui donne le ton. Thierry Hancisse a du coffre et une belle voix. On retiendra surtout Léonie Simaga et Véronique Vella, dont on connaît les talents vocaux, et qui sont ici dans leur élément. Quelques scène sont irrésistibles, comme celle de l’explication entre Polly et ses parents, ou les deux scènes entre Polly et Lucy, une des femmes délaissées de Mackie interprétée par Marie-Sophie Ferdane dans une composition outrée très drôle. L’orchestre, quasi invisible, dirigé par Bruno Fontaine est d’une belle présence, tantôt mesurée tantôt déployant les mélodies charpentées de Kurt Weill. Malgré quelques réserves, on se réjouit néanmoins que cette œuvre majeure du XXe siècle, dont l’actualité est malheureusement flagrante, entre à la Comédie-Française associée au nom de Laurent Pelly, un metteur en scène qu’on s’arrache au théâtre comme à l’opéra, et avec raison.

L’Opéra de quat’sous de Bertolt Brecht, musique Kurt Weil, traduction, Jean-Claude Hémery. Mise en scène et costumes Laurent Pelly. Direction musicale : Bruno Fontaine. Collaboration artistique : Michel Bataillon. Scénographie : Chantal Thomas. Lumières : Joël Adam. Bande son : Aline Loustalot. Avec Serge Bagdassarian, Nâzim Boudjenah, Sylvia Bergé, Marie-Sophie Ferdane, Félicien Juttner, Christian Gonon, Thierry Hancisse, Jérôme Lopez, Pierre Niney, Jérôme Pouly, Bruno Raffaelli, Laurent Natrella, Stéphane Varupenne, Léonie Simaga, Véronique Vella. Et les élèves comédiens de la Comédie-Française : Armelle Abibou, Marion Lambert, Ariane Pawin, (trois fillesdu bordel) ; Antoine Formica, Samuel Martin (les flics et mendiants), François Praud (Eddy). Et Florence Pelly, Angélinque Rivoux, Mélodie Marie-Calixte (trois filles du bordel).
Et les musiciens : Mathieu Adam (trombone), Jean-Philippe Audin (violoncelle), Osvaldo Calo (piano), Lester Alexis Chio Alonso (clarinette), Daniel Ciampolini (percussions), Yannick Deborne (guitare-banjo), Hélène Dusserre (flûte), Marie Gondot-Abdoun (basson), Daniel Gremelle (saxophone alto), Olivier Innocenti (bandonéon), Marthe Moinet-Audin (contrebasse), Georges Porte (saxophone ténor, clarinette), Mathieu Reinert (trompette). A la Comédie-Française, à 20h30, matinée 14h. en alternance jusqu’au 19 juillet 2011. Durée : 3h. Tel : 0825 10 16 80.
www.comedie-francaise.org
© Brigitte Enguérand

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