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Critiques / Théâtre

Julius Caesar

par Marie-Laure Atinault

Ombres et mirages du pouvoir

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Il est de ces soirées où l’on a le sentiment d’avoir vécu un moment exceptionnel, privilégié. Ce moment rare est à vivre au Théâtre National de Chaillot avec la mise en scène de Deborah Warner du Julius Caesar de William Shakespeare. Comment monter une pièce dont l’action se déroule en 44 avant Jésus-Christ, écrite en 1600, présentée à Paris en 2005 ? Lors de la création de sa mise en scène à Londres, Deborah Warner déclarait fort justement "L’époque se prête particulièrement bien à un retour sur Julius Caesar". Le grand César veut de plus en plus de pouvoir, ses ambitions sont sans bornes. Les comploteurs s’agitent et arment le bras de Brutus. A la mort du tyran, c’est le chaos, la guerre.
La pièce de Shakespeare n’est pas une pièce historique mais une analyse pointue sur les ombres et les mirages du pouvoir. Les comploteurs ont des mobiles troubles. La foule immole ce qu’elle a adoré la veille. La pièce porte le nom de celui qui est assassiné dès le début de l’action. Mais il reste au centre de tous les regrets, les remords, les triomphes de ceux qui l’ont assassiné et de ceux qui veulent le venger. Son ombre tutélaire est constamment portée sur l’action des protagonistes, Brutus, au début, est un personnage un peu palot. Il devient le bras de la vengeance de Cassius. La superbe de Marc-Antoine éclipse celui qui a poignardé son mentor.

Plus de cent figurants interprètent la foule

Dans cette pièce dense, bavarde, au verbe supérieur, les personnages sont réellement des protagonistes, au sens premier du terme. Les scènes de batailles, les affrontements sanglants, nous sont racontés avec une violence hallucinante. Mais c’est bien de politique et de guerre dont nous parle Shakespeare. Jules César passe outre aux prédictions de l’homme de la foule qui le met en garde contre les Ides de mars, le cauchemar de Calpurnia. Il est César donc tout-puissant. Sa vanité a armé le poignard qui transperce son coeur. Son oraison funèbre devrait être enseignée dans toutes les écoles d’étude politique. Après un discours bref de Brutus, Marc-Antoine harangue la foule, il la porte, la soulève, l’orateur est paré de sa gloire militaire et son charisme, il retourne comme un gant l’opinion publique.
Deborah Warner a toujours eu la faveur des Parisiens. Sa Médée interprétée par la grande Fiona Shaw avait tétanisé le public. Ici, avec Julius Caesar, elle déploie un talent de meneuse de foule. Nous sommes dans un drame contemporain, César foule le forum romain, mais le costume remplace la toge, Calpurnia a troqué ses sandalettes pour des talons aiguilles, Marc-Antoine a remisé sa cape pour un pardessus. La foule des Romains est en jeans, en blousons, en T-shirt. La garde rapprochée de César ressemble aux agents de la sécurité, tendance Men in black. La foule, ici, est vivante, hurlante interprétée par plus de cent figurants. Ils envahissent le plateau criant, piaffant, et chacun joue sa partie. Impressionnant. De même que des accessoires qui tombent avec fracas sur le plateau crée le chaos de la guerre civile.

La présence charismatique de Ralph Fiennes

Shakespeare ne supporte pas la médiocrité de jeu. Deborah Warner a choisi une distribution subtile et toute en force. Simon Russel Beale joue Cassius dans la droite ligne de son personnage. Anton Lesser fait peur au début tant son Brutus paraît effacé, puis il prend de l’ampleur au fil de la pièce. John Shrapnel campe un Jules César hautain et injuste, comme un chef omnipotent sourd à tous les conseils. Et puis, le plus connu, cinéma oblige, Ralph Fiennes attire tous les regards. Le monde entier connaît Le Patient anglais. Ce comédien fin et sensible, exigeant dans ses choix, a toujours alterné productions hollywoodiennes et retours sur les planches où il interprète Ivanov, Hamlet, Richard II et Brand d’Ibsen, en 2003. Ici, il donne à son personnage de Marc-Antoine l’ambiguïté du courtisan, du fin diplomate, du guerrier. Sa présence charismatique attire tous les regards, mais une fois la curiosité apaisée, le spectateur assiste à la performance de comédiens inspirés. La mise en scène magistrale de Deborah Warner habite tout le plateau avec un souffle, un talent qui semble cruellement manquer sur nos scènes nationales.

Julius Caesar de William Shakespeare. Mise en scène : Deborah Warner. Avec Simon Russel Beale, Ralph Fiennes, Anton Lesser, John Shrapnel, et environ cent figurants. Théâtre National de Chaillot, Salle Jean Vilar, Tél. : 01 53 65 30 00. www.theatre-chaillot.fr.

Photo : Neil Libbert

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