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Critiques / Théâtre

J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne de Jean-Luc Lagarce

par Corinne Denailles

Une certaine idée de la pavane

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« C’est une lente pavane des femmes autour du lit d’un jeune homme endormi », c’est en substance ainsi que Jean-Luc Lagarce présente son projet en réponse à la commande de Lucien et Micheline Attoun, qui furent d’inlassables éveilleurs de talents dans leur Théâtre ouvert. Cette avant-dernière pièce écrite avant de mourir du sida en 1995, reprend le thème du retour de Juste la fin du monde (1990) qu’il revisitera dans sa pièce ultime Le Pays lointain (1995). La pièce porte l’empreinte invisible de la maladie. Un jeune homme, chassé par son père, revient dans sa famille après de longues années d’absence, il revient probablement pour mourir auprès des siens, dans son lit d’enfant. Mais on ne le verra jamais. Lagarce laisse la parole à la mère et aux sœurs. Souvenirs, colère, tendresse, tristesse, douleur se bousculent comme si ce retour perçu comme funeste rompait une digue. Chacune, dans une langue qui s’écoule comme un fleuve, une langue enveloppante comme un linceul, parle de sa propre expérience sans vraiment s’adresser aux autres. Ces femmes n’ont vécu que dans l’espoir du retour du jeune homme et ressentent l’amertume d’une vie perdue, passée à attendre, à rêver d’un ailleurs. Il y a du Tchekhov dans ces personnages : « Les sœurs d’un jeune frère éternellement sur les routes [… ] C’est pareil, toujours pareil, Olga, Macha, Irina, Natalia Ivanovna, celle-là qu’on n’aime pas, et la vieille Anfissa épuisée par le labeur. Toutes cinq à regarder la vallée qui conduit vers Moscou et à se déchirer le naufrage un peu minable d’un frère au costume trop large » (Ibid).

Dans la belle scénographie de Pierre Nouvel tout se passe dans une maison blanche et transparente, évanescente, une hypothèse de lieu, un foyer qui n’en a jamais été un, l’absence malgré la présence. Le parti pris de la mise en scène surprend, d’autant plus que Chloé Dabert a été à l’école de Joël Jouanneau qui a si bien compris le théâtre de Lagarce, en particulier avec sa belle mise en scène polyphonique de cette pièce (2005). Comme si elle avait pris le contrepied de ce spectacle qui traduisait à merveille toute la fragilité des personnages, les mille nuances mélodiques, forte et pianissimo, et surtout la langue qui avance à tâtons, à bas bruit, à petits pas, incertaine de trouver les mots justes et se paie de temps à autre des embardées violentes ou même humoristiques. Chloé Dabert a appuyé le trait où on aurait attendu la délicatesse d’une esquisse, elle a usé du fusain où on aurait attendu une sanguine. Ces femmes sont fortement caractérisées jusqu’aux vêtements dont les lignes et couleurs traduisent leur âge, leur tempérament. Cependant la beauté du texte et le talent des comédiennes finissent par dépasser et gommer ces limites. Suliane Brahim en particulier fait magnifiquement évoluer son personnage d’aînée (elle ouvre et ferme – presque - la pièce) vers une émotion délicate et intense sur la ligne brisée de sa voix dont la singulière musicalité s’accorde à celle du texte.

J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne de Jean-Luc Lagarce ; mise en scène Chloé Dabert. Avec Cécile Brune, Clotilde de Bayser, Suliane Brahim, Jennifer Decker, Rebecca Marder. Costumes, Marie La Rocca ; lumières, Kelig Le Bars ; musique, Lucas Lelièvre. Au théâtre du Vieux-Colombier jusqu’au 4 mars 2018 à 20h30. Durée : 1h30.

Edition Les Solitaires intempestifs

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