Les Siècles au Théâtre des Champs-Élysées le 14 novembre
Faust, enfin !
Après une Damnation peu faustienne, l’orchestre Les Siècles renoue avec la veine fantastique chérie de Berlioz, et célèbre Beethoven en compagnie de l’archet d’Isabelle Faust.
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- 15 novembre
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TROIS ŒUVRES, TROIS ORCHESTRES : l’instrumentarium des Siècles se démultiplie à la faveur de trois partitions de trois époques différentes, exigeant tout naturellement (c’est la logique de cette formation baptisée à juste propos « Les Siècles ») des instruments d’époques différentes.
Tout commence avec la création de The Language That All Things Speak d’Anibal Vidal, né au Chili en 1991 et lauréat de la troisième édition du Prix Pisar qui, à l’initiative de Judith Pisar, mécène d’honneur du Théâtre des Champs-Élysées, couronne, avec le soutien de la Juilliard School et de la Villa Albertine, les talents naissants d’un jeune compositeur. L’occasion d’un souvenir ému lorsque, le 30 avril 2024, dans ce même théâtre, François-Xavier Roth créait A subtle Chain d’Alex Nante, premier lauréat du Prix Pisar, avec la participation de la très regrettée Julie Devos.
« Tout corps sonore mis en œuvre par le compositeur est un instrument de musique », écrit Berlioz dans son Traité d’orchestration. Ce précepte, Anibal Vidal semble l’avoir fait sien : The Language That All Things Speak utilise les instruments les plus variés, fait jaillir les bruits les plus imprévus de l’orchestre (oiseaux, vents, grillons…) et sonne comme le début de la Première Symphonie de Mahler, mais à une échelle vingt fois dilatée. Une espèce de lever du jour dans la nature à la manière d’un crescendo ponctué de motifs ascendants, qui aboutit à un moment frénétique auquel succède un calme imprévu baigné de chants fantomatiques, errants, lointains. Il est rare qu’il y ait tant d’humour dans une pièce d’aujourd’hui.
On change d’atmosphère avec le Concerto pour violon de Beethoven, emmené avec une virtuosité très chantante par Isabelle Faust, qui réussit à nous captiver jusqu’au bout du premier mouvement de cette partition qui, sous les doigts d’autres violonistes, paraît n’en pas finir. Une longue cadence, ponctuée de coups de timbales complices, ajoute à la malice de la musique, puis les deux mouvements suivants, enchaînés, sont emmenés avec la même verve légère et le soutien très articulé des Siècles, qu’Antonello Manacorda dirige avec une énergie quelquefois brutale.
Bassons goguenards
C’est bien sûr dans la Symphonie fantastique qu’on attend cette formation qui, après des instruments modernes (Vidal) puis des instruments classiques (Beethoven), aborde l’œuvre de Berlioz en utilisant des instruments français du XIXe siècle. Dès les premières notes, l’atmosphère séduit par sa tension mélodique et sa belle dynamique ; les violons I, face aux violons II, permettant la respiration de l’ensemble. Mais les bois sont un peu éteints, le hautbois timide, et il faut attendre la « Scène aux champs », après un « Bal » de bon aloi (ornée de la partie de cornet à piston solo), pour que l’orchestre libère toutes ses couleurs. Avec son cor anglais plaintif, ses violoncelles d’une mâle assurance, ses cors à la sonorité cuivrée quand il le faut, le paysage est d’une splendide animation. Curieusement, Manacorda effectue la reprise dans la « Marche au supplice » alors qu’il l’avait omise dans « Rêveries, Passions » – et fait sonner ses bassons de manière idéalement goguenarde. Ophicléide et serpent sont bien là dans le « Songe d’une nuit de sabbat », mené de manière un peu carrée mais riche de grouillements instrumentaux et secoué jusqu’à la fin par des cordes on ne peut plus véhémentes.
On aurait attendu davantage de nuances et de poésie, mais il n’est pas donné d’entendre aussi souvent la Symphonie fantastique agitée de telles passions qui nous rappellent que Berlioz avait un temps songé faire de sa partition « une symphonie descriptive de Faust ».
Illustration : Isabelle Faust et Antonello Manacorda (photos dr)
À lire : Je vais vous chanter du nouveau ; dans le cadre des Chroniques du Théâtre des Champs-Élysées, une petite histoire de l’interprétation des œuvres de Berlioz in situ.
Anibal Vidal : The Language That All Things Speak (création mondiale) – Beethoven : Concerto pour violon et orchestre – Berlioz : Symphonie fantastique. Isabelle Faust, violon ; Les Siècles, dir. Antonello Manacorda. Théâtre des Champs-Élysées, 14 novembre 2025.



