Dame Felicity Lott de retour à l’Athénée le 3 mars
Entre délices de l’ironie et abysses de la nostalgie
À l’occasion du dixième anniversaire de la re-création des Lundis musicaux, Felicity Lott ouvre tout l’éventail de ses talents.
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- 6 mars 2025
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POUR FÊTER LES DIX ANS de la re-création des Lundis musicaux, le Théâtre de l’Athénée-Louis Jouvet a eu l’heureuse idée de convier une artiste de très grand renom, la soprano britannique Dame Felicity Lott, l’une des familières de cette mythique série de récitals vocaux, dans sa première vie, qui y est revenue deux fois déjà dans sa deuxième version. Fondés en 1977 par Pierre Bergé, alors directeur de l’Athénée, les Lundis musicaux ont en effet vu passer les plus grandes voix de l’époque, au long de douze années de vie (jusqu’en 1989) : Felicity Lott, qui s’y illustra à quatre reprises en compagnie du pianiste Graham Johnson, partenaire fidèle de l’artiste avec qui il entretint une très longue collaboration, mais aussi tous les immenses interprètes que furent Jessye Norman, Montserrat Caballé, Régine Crespin, Placido Domingo, José van Dam, Teresa Berganza, Joan Sutherland et bien d’autres, en compagnie de pianistes aussi exceptionnels que Graham Johnson Irwin gage, Dalton Baldwin, Christoph Echenbach, etc.
On doit la renaissance des Lundis musicaux d’abord à Patrice Martinet, qui en 2014, alors directeur de l’Athénée, en confie la direction artistique à un jeune et brillant pianiste et chef d’orchestre, l’inventif Alphonse Cemin, qui en dix années de programmation a su redonner vie à ce répertoire très riche de la musique de chambre vocale. Felicity Lott donna dans ce cadre un magnifique récital en février 2020, juste avant le premier confinement, acclamée par un public conquis par son chant toujours très inspiré et intensément émotionnel, mais aussi par le récit excentrique et gai de ses succès et de ses aventures lyriques, qui émaillait les mélodies et airs composant son programme.
Grands succès et chemins inexplorés
Cinq ans plus tard, et toujours devant une salle comble, en attente enthousiaste de ce qui fait toujours événement pour les amoureux de cette artiste : la perspective de s’émouvoir et de rire avec elle, de découvrir des chemins inexplorés et des alliages savoureux de répertoires inattendus, c’est cette fois avec l’excellent pianiste et compositeur Jason Carr que Felicity Lott déroule un concert tout en subtilité, qui semble conçu comme un adieu (espérons que ce n’est pas le cas !), ou du moins comme la mise en lumière de ce que furent, pour elle comme pour son public, les répertoires de prédilection et les amours musicales les plus intenses. L’occasion peut-être de faire résonner, par le choix lui-même des mélodies et airs, quelque chose comme une vision de la vie : tour à tour cocasse ou mélancolique, légère ou profonde, d’une ironie piquante ou d’une abyssale amertume. Et tout cela mis en valeur par ce qui est toujours l’une des qualités premières de l’art vocal de Felicity Lott : l’amour de la langue, française et anglaise pour ce qui concerne ce récital. L’un des sommets de cette magnifique soirée fut d’ailleurs la séquence liant la mélodie Automne de Reynaldo Hahn sur le fameux poème de Verlaine (« Les sanglots longs des violons... ») et Les Feuilles mortes de Joseph Kosma, dans leur version anglaise enchaînée avec la version française, comme si l’artiste célébrait pour nous, tout en finesse, ce qui fait l’essence de sa double culture, l’une native, l’autre acquise...
Auric et Poulenc occupaient l’essentiel du répertoire français, avec en lever de rideau la fraîche mélodie Printemps du premier, sur un poème de Ronsard et en clôture les fameux Chemins de l’amour du second. De ce dernier, Felicity Lott interpréta superbement aussi, accompagnée par un Jason Carr merveilleux de subtilité et de nostalgie, la mélodie intitulée Violon, sur un poème doux-amer de Louise de Vilmorin, ainsi que Hier (Trois Poèmes de Louise Lalanne). Sur les derniers mots, « Hier n’est plus ce soir qu’une ombre, près de moi dans ma chambre », avec leurs harmonies si riches et sombres, on se prend à suivre Felicity Lott sur ce chemin assez ténébreux du deuil à faire d’un passé révolu. D’autant que l’œuvre suivante de Poulenc n’est autre que La Dame de Monte-Carlo, scène lyrique plutôt que mélodie et qui voit, sur les mots terribles de Cocteau, la déchéance d’une femme solitaire au bord d’une éclatante Méditerranée – dans laquelle elle se jette sur le dernier accord, sec et inexorable du piano... Cette pièce, dont Felicity Lott est depuis longtemps l’une des interprètes les plus magistrales, la chanteuse nous l’offre avec Jason Carr comme un concentré de son talent et de la finesse de sa compréhension des univers mêlés de Cocteau et de Poulenc : ironie désespérée, couperet de la langue littéraire et musicale, sur les accents ambigus des harmonies.
Il n’y a pas d’âge pour l’amour
Avec Georges Auric et sa mélodie « Pas d’âge pour l’amour », l’artiste provoque l’éclat de rire de la salle, par une de ces expressions du visage dont elle a le secret, en nous livrant le titre d’un regard et d’un sourire sceptique et faussement désenchanté. Théâtre et charme de très haut-vol ! Quant à la mélodie de Georges Auric, Bonjour tristesse, en anglais puisque la pièce fut composée pour la musique du film d’Otto Preminger sur le roman de Françoise Sagan, elle nous emmène à nouveau dans des paysages de désolation et de sérénité mêlés, avant que la mélodie It’s April again (composée par Auric pour le film de John Huston de 1952) ne refasse la lumière, pour ce qui sera une deuxième partie consacrée presque entièrement à des pièces majoritairement de Richard Rodgers, Cole Porter et Noël Coward. Jason Carr, également excellent comédien et doté d’une belle voix de baryton, nous a régalés en solo d’une pièce hilarante de Noël Coward, Useless useful phrases, interprétant également quelques pièces pour piano seul pour le plus grand plaisir du public.
On voudrait conclure par une question, même si la réponse en est impossible : qu’est-ce qui fait le caractère intemporel, éternel et éclatant du talent d’une interprète ? Avec Felicity Lott, on aurait envie de dire : d’abord le second degré, peut-être. Tout un art du non-dit et de l’ironie, de la tendresse mêlée de férocité qui jaillit à travers la subtilité de la prosodie et de la diction, au moins autant que dans la beauté du timbre ou celle du phrasé. Et puis la générosité sans pareille d’une artiste qui s’empare de la musique avec une très grande exigence et une fidélité profonde à l’esprit d’un compositeur, à son univers poétique propre, mais qui nous donne à savourer dans toute leur plénitude les richesses sonores de mondes qui ne sont pas faits pour mettre en valeur un interprète mais pour être partagés avec son public. C’est peut-être par cette absence totale de narcissisme et de retour sur soi, malgré l’éclat de son talent et de son humour, que Felicity Lott emporte toujours son public sur les ailes de la musique, avec amour mais aussi avec détachement... Du très grand art !
Photo dr
Dame Felicity Lott, soprano, avec Jason Carr au piano : œuvres de Georges Auric, Francis Poulenc, Richard Rodgers, Cole Porter, Reynaldo Hahn, Joseph Cosma, Noël Coward et Maurice Yvain. Théâtre de l’Athénée-Louis Jouvet, 3 mars 2025.



