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Critiques / Théâtre

Dom Juan de Molière

par Gilles Costaz

Le séducteur puni par les femmes elles-mêmes

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Sur tous les fronts monte Jean-Philippe Daguerre ! Sa pièce Adieu, Monsieur Haffmann est un succès depuis plus d’un an. Les classiques qu’il monte avec sa compagnie le Grenier de Babouchka, au Ranelagh et au Saint-Georges, font salle comble. Il sera très visible dans le off d’Avignon avec une nouvelle pièce et plusieurs de ses mises en scène. Dans le moment présent, il présente, au Ranelagh, sa vision du Dom Juan de Molière, ce qui semble dans la continuité de ses activités précédentes, de son style respectueux et joueur avec les œuvres du patrimoine. Le spectacle est, en effet, dans cet esprit soucieux de fidélité et de surprise à la fois, mais, cette fois, Daguerre s’accorde encore plus de liberté.
Dom Juan est ramené, là, à une dimension plus intime, dans un espace qu’on pourra prendre un concentré de cirque, ou un cirque réduit à quelques éléments symboliques ou bien à un fragment de cirque où se trouveraient trois clowns-musiciens et une arche lumineuse. Sur un tréteau, trois clowns jouent une très belle partition de Petr Ruzicka, dansante et songeuse. L’un et l’autre peuvent entrer dans l’action, mais la joueuse de violoncelle sera la plus impliquée dans le jeu parlé. Nous sommes donc au cirque. Voilà qu’un paillasse arrive des coulisses. Il est tassé dans son habit noir et sous ses cheveux frisés en bataille. La tignasse est en fureur. L’esprit aussi, et embrouillé. L’arrivant dit déjà « Mes gages ! Mes gages ! ». C’est Sganarelle. Surgit Don Juan, costume blanc brodé collé au corps : un hidalgo froid et souple qui commence sa journée de conquérant tel un torero métaphysique.
La pièce de Molière est décalée vers la poésie du cirque, avec le rire des bouffons et la grâce des écuyères sans chevaux. Dans ses deux premiers tiers, le spectacle est d’une grâce admirable, grâce à la subtilité du jeu dansé ou délié (étonnante Charlotte Ruby, à la fois musicienne et interprète de la paysanne Charlotte) et à la force élégante de Vanessa Cailhol jouant Elvire et Mathurine. On a rarement vu la scène des paysannes séduites aussi réussie : tous les gestes sont coulés, effaçant l’artifice de la situation. Qu’ensuite Don Luis soit remplacé par une Dona Luisa n’est pas un problème : le séducteur a aussi des leçons à recevoir de sa mère, et Nathalie Kanoui sait donner au texte son intensité.
Ensuite, l’on est moins d’accord avec les modifications. Daguerre fait disparaître le commandeur et sa statue, les remplace par un trio de femmes, faisant ainsi punir Don Juan par les représentantes de ce beau sexe qu’il a trop aimé. Gênant. Comment se passer du Commandeur, tant attendu dans toute mise en scène de Dom Juan ? L’homme de pierre est peut-être juste un effet, juste un mythe transmis du répertoire français au répertoire espagnol, mais il nous manque…
Il y a là, cependant, beaucoup d’éclat, de par cette très belle coloration circassienne, l’émotion secrète de la mie en scène, l’interprétation physique et hautaine de Don Juan par Simon Larvaron et la présence trépidante de ce Sganarelle de grande classe que compose l’ébouriffant et ébouriffé Teddy Melis.

Dom Juan de Molière, mise en scène de Jean-Philippe Daguerre, création et direction musicale de Petr Ruzicka, scénographie de Sophie Jacob, costumes de Corinne Rossi, chorégraphie de Mariejo Bullon, lumière d’Idalio Guerreiro, avec Simon Larvaron, Teddy Melis, Vanessa Cailhol, Grégoire Bourbier, Nathalie Kffoui, Charlotte Ruby, Tonio Matias, André-Marie Mazure. Musique jouée sur scène par Charlotte Ruby, Tonino Matias et André-Marie Mazure.

Le Ranelagh, 20 h 30 (certains soirs avec des surtitres en anglais), tél. : 01 42 88 64 44. (Durée : 1 h 25).

Photo Ben Dumas.

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