Rusalka de Dvořak à l’Opéra-Bastille jusqu’au 20 mai
Dans les hauteurs du lac
Rusalka nage avec aisance à l’Opéra Bastille. Et la mise en scène de Robert Carsen, animée par une distribution de choix, éblouit comme au premier jour.
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- 16 mai
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IL Y A DES TEXTES ET DES PARTITIONS qui ne vieillissent pas. On écoute Racine ou Mozart de toute éternité. Une traduction en revanche (qui n’est autre qu’un immense commentaire de texte) ou une mise en scène (qui appartient au domaine de l’éphémère) révèle souvent son âge. C’est pourquoi on est enchanté, dans tous les sens du terme, de retrouver Rusalka dans la production imaginée il y a un quart de siècle par Robert Carsen, qui fut représentée à l’Opéra Bastille dès 2002 et reprise plusieurs fois depuis lors.
On n’en finit pas d’admirer le mélange de rigueur, d’élégance et d’intelligence avec lesquelles Carsen aborde l’opéra merveilleux de Dvořak. Si le décor représente essentiellement une pièce, il est facile d’y voir un lac ou un domaine mystérieux, tant les lumières (colorées au premier acte, hantées d’ombres à la fin du II, inquiétantes puis ouatées au dernier acte) jouent un rôle essentiel – et l’on sait que Robert Carsen tient à ne pas simplement les déléguer à l’un de ses collaborateurs. Quant aux mouvements des acteurs, ils sont ici on ne peut plus justes : on admire en particulier la virtuosité avec laquelle est réglée la scène en miroir qui ouvre le deuxième acte et nous rappelle que Rusalka est aussi l’opéra du reflet. Et comment ne pas se sentir étreint par les appels désespérés de l’ondine quand elle ouvre la bouche pour déplorer d’être devenue muette au pays des humains ?
Travailler le naturel
Pour ces représentations qui n’ont rien d’une reprise bâclée, la distribution a été choisie avec soin. Nicole Car est une Rusalka éloquente, fiévreuse, aux aigus imparables, qui ne minaude jamais : délicate et sauvage, elle incarne la Nature face à la roublardise de la Princesse étrangère, ici l’équivoque et très charnelle Ekaterina Gubanova. Dimitry Ivashchenko a l’autorité débonnaire puis inquiète qui convient à l’Esprit du lac, Jamie Barton n’essaie pas de faire de Ježibaba un personnage séduisant, ce qui est bien, Florent Mbia et Seray Pinar forment un duo parfait à la fois au château du Prince et aux abords du lac. Les trois nymphes (Margarita Polonskaya, Maria Warenberg, Noa Beinart), qu’il est difficile de ne pas comparer aux Filles du Rhin, forment elles aussi un ensemble équilibré, par la taille, la prestance, la voix. C’est à Sergey Skorokhodov qu’échoit le rôle du Prince : malgré quelques sanglots et quelques aigus tirés, le ténor russe se tire très bien d’affaire.
On a cité les Filles du Rhin : il est vrai que Rusalka (dont la première eut lieu en 1901 au Théâtre national de Prague) se souvient à plus d’un moment de Wagner (les mélodies des cordes à nu, les cors), mais il y a là des rythmes de danse qui ne peuvent venir que de la Bohême. On saluera à cet égard les danseurs invités qui viennent, au II, exécuter un ballet impeccablement réglé, d’une violence tempérée par une tenue exemplaire. Un moment à l’image du souci de précision et de la grâce qui ont présidé au retour de cette Rusalka, emmenée dans la fosse par un Kazushi Ōno à l’affût de tous les miroitements de la partition.
Illustrations : photos Vincent Pontet/Opéra national de Paris
Dvořak : Rusalka. Avec Nicole Car (Rusalka), Ekaterina Gubanova (la Princesse étrangère), Sergey Skorokhodov (le Prince), Dimitry Ivashchenko (L’Esprit du lac), Jamie Barton (Ježibaba), Florent Mbia (la Voix d’un chasseur, le Garde forestier), Seray Pinar (le Garçon de cuisine), Margarita Polonskaya (Première nymphe), Maria Warenberg (Deuxième nymphe), Noa Beinart (Troisième nymphe). Mise en scène : Robert Carsen ; décors et costumes : Michael Levine ; lumières : Peter Van Prêt, Robert Carsen ; chorégraphie : Philippe Giraudeau ; vidéo : Eric Duranteau. Chœurs et Orchestre de l’Opéra national de Paris, dir. Kazushi Ōno. Paris, Opéra-Bastille, 14 mai 2026. Représentations suivantes : 17 et 20 mai.



