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Critiques / Théâtre

Cyrano de Bergerac

par Marie-Laure Atinault

L’envers du décor

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Savinien Cyrano de Bergerac (1620-1655) rêvait certainement de postérité comme tout auteur. Serait-ce sa pièce Le Pédant joué si apprécié de Monsieur de Molière ? Serait-ce son Histoire comique des Etats et des Empires de la lune qui lui vaudront les lauriers de la postérité. En tout cas, son imagination fertile n’avait pas envisagé qu’en 1868 naîtrait Edmond Rostand, qu’il écrirait pour le célèbre comédien Constant Coquelin le rôle le plus long du répertoire avec plus de 1116 vers ! Le 27 décembre 1897 devant la salle comble du Théâtre de la Porte Saint-Martin à Paris, Constant Coquelin, Edmond Rostand et Cyrano de Bergerac deviennent la coqueluche du tout Paris. Paradoxe pour l’auteur libertin du XVIIe Siècle, Cyrano devient l’un des personnages préférés des Français et conquiert une gloire internationale.

Mais cette pièce : Est-ce un pic ? un cap ? un monument assurément, un monstre théâtral. Edmond Rostand a tout entendu sur son œuvre, emphatique, des vers de mirlitons, une poétique bancale, un héroïsme cocardier. Tout cela est vrai. Mais c’est un peu court.... Jeune homme, Edmond Rostand créa sur mesure une œuvre populaire marquant la mémoire de plusieurs générations de spectateurs. Ce succès vient peut-être du brassage des genres : drame, comédie héroïque, pastiche, mélodrame. Un zeste de cape et d’épée, un tiers de drame Hugolien, un tiers de Corneille, un tiers de roman populaire, on mélange le tout à la plume de poète, on le partage en cinq actes, on le nappe d’une belle sauce épique à la Rostand.

Une technique étourdissante

Cyrano de Bergerac est une pièce qui mérite d’être lue afin d’approcher l’extraordinaire technique de l’auteur à qui il faudrait rendre justice. Si la mode n’a retenu que Cyrano et Chantecler, La Princesse lointaine créée par Sarah Bernhard avant L’Aiglon mérite d’être relue. Le personnage au panache et au long nez est si pittoresque qu’il cache un peu le style de l’auteur, les morceaux de bravoure, les « non merci », la tirade du nez révèlent l’éloquence, la jonglerie verbale, l’ivresse du vocabulaire, l’habileté va jusqu’au procédé écrit par un maître. Mais qu’importe. Sa poétique fantaisiste porte les personnages avec leurs générosités naïves pour les uns, leur morgue hautaine pour les autres, tous combattus par un super héros, un Zorro qui n’a pas de chance en amour. Cyrano est un héros tragique qui aime sans l’être et, comble de malheur, il aiderait son rival dans la conquête de Roxanne, la précieuse qui de l’Amour, n’aime que le mot.

Hommage aux illustres interprètes

Cinq actes, cinquante rôles, Denis Podalydès s’attaque à un monstre monumental d’autant plus difficile que Cyrano est un mythe. Il a placé délibérément le début de la pièce dans les coulisses d’un théâtre en pleine effervescence d’une représentation. Nous voyons l’envers du décor, un bout de la scène, un écran mis de guingois est accroché dans les cintres. Un prologue rend hommage aux grands interprètes de Cyrano : Brunot, Dux, Piat, Deiber et Geneviève Casile, la plus belle des Roxanne. La pièce commence enfin lorsque Cyrano interrompt Montfleury. Si le prologue est un bel hommage aux illustres interprètes, il aurait été plus pertinent de le traiter en levée de rideau.
Le prologue présage de la suite. La grande idée maîtresse de la mise en scène est la confusion des époques, mais elle frise le ridicule avec les costumes de Christian Lacroix qui sont bien laids. La Comédie Française ne manque pourtant pas de compétences en la matière. Vous ne retrouverez pas les cadets de Gascogne perclus de rhumatismes et l’entraînante tirade tombe à plat.

Un épicurien malheureux

De Guiche débarque de la guerre de Sécession, le siège d’Arras louche vers la guerre de 14-18 et l’arrivée de Roxanne en véhicule aéroporté semble sortir d’une aventure, Adèle Blansec (héroïne de BD). On rêve de la grande mise en scène qu’aurait pu être ce Cyrano avec Ragueneau (excellent Grégory Gadebois), la pâtisserie tient du conte de fées fantastique et poétique. C’est dans cette scène où Cyrano se révèle être un gourmet qui se serre la ceinture, un épicurien malheureux. Si Ragueneau et ses tartelettes amandine rassemblent tous les suffrages, celle du Balcon partage. Roxanne transportée par l’élégance des vers de Cyrano-Christian s’envole dans les airs, devenant un rêve d’amour. Françoise Gillard est une comédienne dont on aime la délicatesse, mais il faut bien reconnaître que la mise en scène ne la met pas en valeur. Elle apparaît davantage comme une précieuse, une savante de salon qui a potassé les inventions de Léonard de Vinci pour construire son véhicule afin de forcer les lignes ennemies du siège d’Arras. Tout glisse sur cette femme éprise de belles phrases. Elle perd tout son romantisme face à un Christian, Eric Ruf qui donne à son personnage une intelligence sensible. Véronique Vella, Nicolas Lormeau, Florence Viala, Bruno Raffaelli arrivent à donner corps et âme aux nombreux personnages qu’ils interprètent.

Emouvant, grandiose

Denis Podalydès a trouvé son Cyrano en Michel Vuillermoz, vieux complice. Cyrano n’est pas qu’un exercice de mémoire où le public peut souffler quelques répliques. Il faut jouer constamment sur les contradictions, les excès et les pudeurs de l’homme, Cyrano est laid mais il est craint et admiré car il est un bretteur redoutable. Cyrano n’est pas le capitaine Fracasse, ni un voyageur intersidéral, lui qui rêva de visiter la lune, il est un homme malheureux, un misanthrope qui donne tout par amitié. Michel Vuillermoz a ce regard un peu triste d’un homme intelligent qui a conscience de ses infortunes. Il porte avec élégance et subtilité les plus grandes tirades où chaque mot touche le pourpoint du spectateur. Pour Cyrano, on parle toujours de la célébrissime tirade des nez flamboyante, mais c’est dans la scène de la mort de Cyrano que le comédien se révèle et dévoile son personnage dans toute sa complexité, puisqu’il meurt par fidélité. Michel Vuillermoz est émouvant, grandiose, élégant, il a le panache du personnage. Dommage que Denis Podalydès ait trop intellectualisé son travail, il manque de vigueur par faute d’application et d’avoir voulu mettre le spectateur dans l’envers du décor. De nous montrer tous les trucs, on y perd le goût de la magie et du merveilleux.

Cyrano de Bergerac, comédie héroïque d’Edmond Rostand, mise en scène de Denis Podalydès, décors d’Eric Ruff, avec les comédiens Michel Vuillermoz, Eric Ruf, Grégory Gadebois, Andrzej Seweryn, Nicolas Lormeau, Bruno Raffaelli, Eric Génovèse et les comédiennes Françoise Gillard, Véronique Vella, Florence Viala, Sylvia Bergé. Costumes de Christian Lacroix créés dans les ateliers de la Comédie Française.

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